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jeudi 10 février 2011 10:17

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1982-2011 La Foire du « Tron »

par Olivier Séguret

tag : science-fiction

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« Le plus dur ? Créer un monde qui soit le produit de codes informatiques »

Syd Mead, designer du « Tron » de 1982, raconte la génèse de son monde virtuel.

Tron : l’héritage (3D) de Joseph Kosinki avec Jeff Bridges, Olivia Wilde… 2 h 06.

En 1982, Tron ne ressemblait à rien de ce que l’on avait vu au cinéma. Fond et surtout forme, la nouveauté était totale, le film de Steven Lisberger étant le premier à intégrer des images de synthèse dans une œuvre à prises de vues réelles, tout en faisant une place, au cœur même du cinéma hollywoodien, à l’émergente culture du jeu vidéo. A ce titre, Tron l’ancien reste l’un des rares films candidats au titre de forgeron d’un nouveau et puissant mythe contemporain. Pas tellement au sens de conscience collective, dans la mesure où le film n’a pas connu un très grand succès. Mais un mythe quand même, parce que Tron forge une histoire universelle qui brasse et fusionne la matière technologique moderne et interroge les grandes énigmes collectives aujourd’hui posées par notre rapport au virtuel. Tron aurait pu être notre Faust athée, ou notre Prométhée matérialiste, mais une sorte de damnation qui lui va bien le confine aussi dans une sorte de perpétuel échec sisyphien. C’est son double côté Lola Montès : là où Ophüls connut un cuisant échec en prophétisant le miroir déformant d’un être humain devenu attraction de foire, la compagnie Disney, maison mère de la licence Tron, subit à l’époque un revers public sévère (mais pas critique ni cinéphile) avec son personnage passé de l’autre côté du miroir des jeux vidéo, prophète d’un nouvel âge numérique pourtant depuis avéré.

DR

Dans ce contexte, que peut offrir en 2011 Tron : l’héritage, dont l’objectif se situe à mi-chemin du reboot et du lointain sequel ? Il ne peut espérer renouveler l’effet de stupéfaction que donnait à Tron l’avantage compétitif d’être la matrice de son espèce. Trente ans plus tard, « l’image de synthèse », comme on disait alors, est devenue banalement familière, et on en a tellement ingéré par toutes les facettes de la rétine que celle-ci ne cligne plus d’ébahissement qu’exceptionnellement, ou alors sous psychotropes.

Tron : l’héritage ne mise pas non plus sur une surenchère cinétique et scopique en mesure de lutter avec les monstres que peuvent être, de ce point de vue, Speed Racer ou même l’attendu Transformers 3 - il n’en a d’ailleurs pas les moyens. Premier long métrage de Joseph Kosinski, Tron : l’héritage commence par faire l’heureux choix de ne pas choisir entre ses missions contradictoires. Il les embrasse toutes d’emblée, et donc les étreint mal souvent, mais avec un certain style et une certaine bravoure : lifting, sage mais sans déloyauté, du mythe Tron à l’usage des jeunes générations, mais aussi doudou générationnel, généreux, vintage et connivent à l’usage des parents de celles-là, mais encore produit disneyen d’ambition moyenne qui ne s’abstient pas de respecter un cahier des charges sirupeux s’avérant, une fois celui-ci rempli, d’un familialisme modéré, etc.

 

Commercialement, le film joue aussi un rôle de fer de lance exploratoire pour le revival d’une licence Tron dont le potentiel, du jeu vidéo au parc à thème, reste massif. Néanmoins, et comme le box-office nord-américain l’a montré, il ne faudra pas compter sur cet opus pour galvaniser les foules en proportions considérables : quelque chose reste hermétiquement obscur dans la matière de Tron, fatalité avec laquelle Kosinski ne biaise d’ailleurs pas. Malgré un scénario naturellement classique qui voit Kevin, héros du film originel, rejoint vingt ans plus tard par son fils Sam dans les limbes numériques et nanométriques où son propre génie l’avait piégé, Tron : l’héritage consiste surtout en un voyage au-dessus du vide sidéral que produit la dématérialisation des corps. Il y flotte toujours cette mélancolie un peu morbide d’un monde de l’après-vie, c’est-à-dire quand même mort, malgré les créatures parfois éblouissantes qui y évoluent (mention spéciale aux hôtesses, nymphes cyber chaussées de Louboutin et qui marchent comme la sorcière SM de Bayonetta). Malgré la régénération qu’il incarne, ce Tron : l’héritage reste curieusement fixé dans une dimension Web 1.0 : ses eaux numériques sont un fleuve au cours univoque, où flottent les caissons solitaires d’individus à la dérive. L’expérience initiatique d’y plonger ne concerne qu’un héros à la fois.

DR

Un Tron vraiment contemporain aurait donné une translation de cet agrégat de collectifs que le Web est aussi devenu, où certaines formes d’actions sociale et politique sont possibles. Ce qui manque à Tron : l’héritage, c’est par exemple cette faille au-dessus de laquelle, ces jours-ci, WikiLeaks promène le monde. Tout se passe un peu comme si Disney, et Kosinski, avaient en même temps conscience et un peu peur du potentiel mythologique que Tron trimballe en lui depuis l’origine. Ce pouvoir à la fois cathartique et nitroglycériné qui le fait aussi attirant que dangereux. Ne sachant quoi en faire ni y renoncer, Kosinski l’admire.

C’est aussi dans ce contexte en demi-teintes que le travail des Daft Punk pour la bande-son prend son admirable relief. Parmi tous les acteurs de ce reboot, ils sont manifestement ceux qui ont su le mieux comprendre et restituer toute la profondeur du projet. Leur musique, qui glisse sans couture de la brutalité percussive à la symphonie electro, du beat archaïque et sanguin à la lame de sabre synthétique, rend à Tron : l’héritage le charisme cybernétique qu’il mérite. La partition semble parfois donner au film le courage de s’aligner sur sa note haute, faisant alors décoller le spectacle vers ce qu’il devrait devenir et qu’il deviendra peut-être un jour : un opéra. N’est-ce pas aussi le sort des mythes ?

Paru dans Libération du 09/02/2011


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