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mercredi 7 septembre 2011 19:27

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« 3 secondes » dans la lumière

par Erwan Cario

tag : bande dessinée

3 secondes, par Marc-Antoine Mathieu

3 secondes, par Marc-Antoine Mathieu,
Editions delcourt
15€

Pourquoi parler d’une bande dessinée sur un site qui s’appelle Ecrans.fr ? D’abord, on fait ce qu’on veut, non mais. Ensuite, l’auteur, c’est Marc-Antoine Mathieu, et il faudrait qu’on en parle aussi dans les magazines spécialisés en machines agricoles. Enfin, 3 secondes est plus qu’une simple bd, c’est une expérience lumineuse et étrangement interactive (et il y a un versant numérique, donc, du coup, hop, on retombe sur nos pattes). Trois secondes, c’est le temps que dure l’action entre la première et la dernière case du récit. Trois secondes et 900 000 kilomètres, puisqu’il s’agit d’une tranche de vie d’un photon, qui joue ici le rôle du narrateur. Résultat, un zoom perpétuel où l’on « pénètre » dans les surface réfléchissantes qui sont autant de portes vers de nouveaux horizons.

Marc-Antoine Mathieu n’est pas vraiment un novice dans ce genre d’écriture sous contraintes. En 1990, lorsqu’il sort le premier tome des Aventures de Julius-Corentin Acquefacques, il réussit à intégrer une case découpée en plein milieu de son récit. Et ce trou, cette « anti-case » (qui laisse voir une case de la page suivante en recto et une case de la page précédente au verso) s’intègre complètement dans une histoire qui pousse le concept de mise en abîme dans ses retranchements. L’auteur récidive dans les tomes suivants, en allant, dans le cinquième, sorti en 2004, La 2,333e Dimension, jusqu’à incorporer le relief avec certaines pages en anaglyphe, nécessitant une paire de lunettes livrée avec l’album. Et avec 3 secondes, encore une fois, Marc-Antoine Mathieu ajoute une nouvelle dimension à la bande dessinée : le temps.

Car finalement, la première lecture, si elle surprend, n’est que la partie émergée. On découvre la scène, on s’amuse des petits détails et des légères (ou très grosses) évolutions dans l’action. Puis, arrivé à la dernière case, on se dit qu’on a raté un truc. Il s’est passé quelque-chose durant ces trois secondes et on n’a pas tout compris. Alors on reprend la lecture, mais d’une façon non linéaire. En retournant fréquemment sur nos pas, en avançant parfois. Car Marc-Antoine Mathieu ne s’est pas contenté d’une simple contrainte de forme avec ce photon spectateur, il a aussi voulu raconter une histoire. Une affaire sordide dans l’univers du football. Tous les éléments sont là. Et il faut vivre et revivre l’enquête jusqu’à ce que toutes les pièces du puzzle s’assemblent. On se rapproche même ici d’un jeu vidéo d’aventure.

Et c’est là que l’aspect numérique prend toute son importance. Le site officiel de l’ouvrage propose en effet une version interactive (débloquée par un mot de passe présent dans le livre). Le trajet du photon a été rendu fluide et apparait comme une image dans laquelle on peut zoomer à l’infini. Ce qui n’est pas sans rappeler certaines animations fractales. L’intérêt, c’est que sous ce format, le trajet du photon reste exactement le même mais que l’enquête du lecteur/joueur se voit simplifiée car il suffit de jouer avec le temps d’une manière toute naturelle, grâce à un simple curseur contrôlant la vitesse, pour relier les différents éléments. Notamment les différents textes disséminés qui permettront de comprendre les événements qui ont précédé les trois secondes fatidiques.

L’aspect le plus intéressant de cette bande dessinée dans sa version numérique est sans doute de réussir à expérimenter autre chose que le case par case (qu’on retrouve dans beaucoup d’adaptations sur smartphone) qui ne présente pas vraiment d’intérêt (voire qui dénature l’œuvre). Marc-Antoine Mathieu a réussi son coup, et même si sa solution est difficilement applicable sur un projet différent, elle montre qu’il est possible d’inventer et d’innover. La bande dessinée mérite mieux qu’un vulgaire scanner pour passer du papier à l’écran.

Disclaimer : Nous avons eu l’occasion de voir l’ouvrage fin juin, mais cet article est resté dans les méandres d’Ecrans.fr pendant l’été. Vu qu’il sort aujourd’hui, l’occasion est plutôt bonne pour le publier...


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