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jeudi 14 mai 2009 16:00

  • cinéma

A la barbe des nababs

A 70 ans, le cinéaste Francis Ford Coppola préfère la Quinzaine à l’officielle.

par Christophe Ayad

tags : cinéphilie , Festival de Cannes

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« Tetro », victoire par chaos

Coppola offre à la Quinzaine la rédemption en noir et blanc d’un auteur raté.

Un homme qui porte des chaussettes jaunes, une chemise orange à manches courtes et un panama n’a peur de rien ni de personne. Ou alors, il est de très bonne humeur. Francis Ford Coppola est dans les deux cas. A 70 ans, il revient à Cannes, où il a déjà récolté tous les honneurs – deux palmes d’or pour Conversation secrète (1974) et Apocalypse Now (1979) –, mais là où on ne l’attendait pas  : en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, lieu de défrichage et de découverte des nouveaux talents indépendants. Pas de marches à monter ni de smoking à enfiler. « Le Festival me proposait une soirée de gala hors compétition, mais je ne trouvais pas ça adapté au film, qui est plus personnel. Ce genre de soirées avec tapis rouge, c’est un peu comme si on vous décernait un prix pour l’ensemble de votre œuvre. J’y ai déjà eu droit avec Apocalypse Now ­Redux. »

Reste donc l’essentiel  : le plaisir de parler cinéma, voir les films des autres, montrer le sien, comparer, comme un débutant enfiévré. Pourtant, avec sa barbe à la Hemingway, son embonpoint et sa légende aussi noire que dorée, Coppola pourrait aisément endosser le costume de parrain du cinéma mondial et fumer des cigares de nabab. Tout le contraire de ce qu’il désire  : faire de chaque nouveau film une œuvre semblable à aucune autre. « Je ne veux pas être invité pour un film que j’ai fait il y a vingt ans, mais pour ce film. » Ce film, c’est Tetro, une histoire de jalousie familiale, de frères et de sang. Pas tant celui que l’on fait couler, comme dans le Parrain, que celui qu’on partage, qu’on transmet ou que l’on renie.

Tetro se passe en Argentine, le pays de Borges, qui inspire Coppola comme Mircea Eliade dans son précédent opus, Youth Without Youth. Le film met en scène une famille d’origine italienne, où le talent est aussi partagé que les rancœurs et les secrets. Plus encore qu’aux Corleone, c’est à la smala Coppola que l’on ne peut s’empêcher de songer. Le père de Francis Ford, mort il y a deux ans, était musicien, son oncle un chef d’orchestre reconnu. L’un de ses grands-pères a inventé la machine qui a permis le cinéma parlant, l’autre composait des chansons napolitaines. « Attention, prévient-il, Tetro n’est pas une histoire vraie. Et en même temps, elle est vraie », lâche-t-il dans un éclat de rire. Puis songeur  : « Dans une famille, il y a beaucoup d’amour. C’est pourquoi les guerres civiles sont aussi cruelles. » Que dire des enfants  ? En trois films, Sofia la surdouée s’est imposée au point d’éclipser son père. Roman a plus de mal à percer, « ce qui n’est pas simple pour lui » de l’aveu de leur père. Le succès de sa fille, dont il est très fier et qu’il admire, le soulage de la culpabilité éprouvée après les dures critiques visant sa prestation d’actrice dans le Parrain III, alors qu’elle était encore adolescente. De Gian-Carlo, mort dans un accident de ski nautique lors du tournage de Jardins de pierre, il ne parle pas. Ses enfants sont, pour lui, un élixir de jouvence. Il s’amuse du fétichisme de Sofia pour la pellicule 35 mm, là où lui aime explorer les nou­velles technologies  : Tetro a été tourné en vidéo numérique.

A 70 ans, Coppola est un jeune homme qui a beaucoup d’argent et beaucoup appris de ses échecs. Il n’a pas renoncé à son indépendance, mais a su s’en donner les moyens grâce à l’argent gagné dans la viticulture – la société qu’il a fondée en Californie est la dixième aux Etats-Unis – et l’hôtellerie. « Ça me permet de me déplacer en avion privé. Ça me permet de produire et distribuer mon film comme je l’entends. Et donc de décider s’il doit être en noir et blanc ou en couleurs. » Tetro est en noir et blanc, comme Rumble Fish (Rusty James), qui mettait déjà aux prises deux frères. L’argent, c’est aussi se payer le luxe de rendre hommage au romancier chilien Bolaño au détour d’un plan.

Après avoir frôlé la faillite, après avoir dû travailler pour Hollywood, son ennemi juré, après une décennie quasi blanche (1997-2007), Coppola a sauvé son studio indépendant, Zoetrope et appris à maîtriser ses productions. C’est même ce dont il est le plus fier dans Tetro, tourné en Argentine avec des techniciens locaux et pas de vedette, à l’exception de Vincent Gallo. « J’ai repris confiance en moi. Je me sens prêt à écrire. L’avenir est comme une page blanche. » Il s’amuse comme un gamin à énumérer les projets qu’il caresse  : un hommage aux comédies italiennes de Dino Risi, ou alors un film à la Hitchcock, mais avec des bons acteurs qui joueraient comme dans du Elia Kazan. 70 ans  ? L’enfance de l’art.

Paru dans Libération du 14 mai 2009


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