samedi 6 octobre 2007 12:21
A la pêche aux tons
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tag : design
Logo d’Antenne 2 - DR
De George Gorse, l’histoire ne retiendra hélas pas s a brillante analyse de Mai 68 (« Le seul problème des étudiants français est de coucher avec les filles »). On est en revanche prié de lui rendre grâce pour avoir permis que Casimir soit orange et que Jean-Pierre Elkabbach soit vert en annonçant l’élection de François Mitterrand en 1981. Il y a quarante ans, le 1er octobre 1967, George Gorse, alors ministre de l’Information, inaugurait la télé en couleurs. « Et voici la couleur, au jour fixé et à l’heure dite », s’exclamait-il en direct. Très impressionné, le téléspectateur a vu… que pouic. Normal, Gorse et les hommes présents ce jour-là étaient tous vêtus de sombre ! « Vous trouverez bientôt tout à fait naturel, poursuivait notre nouveau héros, de voir la vie avec ses couleurs envahir vos écrans. » T’as raison, Georgie, on est total blasés aujourd’hui et pourtant. Pourtant, n’avez-vous jamais eu l’impression que France 2 est rouge ? Que TF1 brille de mille feux ? Que Canal + tire vers le noir et blanc ? C’est que chaque chaîne a sa couleur, savamment déclinée dans sa grille. Enquête exclusive dans les coulisses brûlantes du petit monde secret des couleurs du PAF (1). Grosse pomme et Folon alangui
Et Canal + inventa le noir et blanc
Mais que fait la police de caractère ?
TF1 au rayon luminaire
3D et deux reflets
(1) Oui, une brusque envie de rendre hommage à Charles Villeneuve et son art des titres du « Droit de savoir ». (2) Ces grands timides de TF1 n’ont pas osé répondre aux questions de Libération…
Des Tifins multicolores voletant dans le ciel de TF1, d’horribles pommes annonçant la pub sur Antenne 2, des personnages de Folon invitant le téléspectateur à aller se coucher (et à avaler une bonne dose de Gardenal)… « Les premières manifestations se situent en 1974 à l’éclatement de l’ORTF, explique l’ancien directeur des programmes de Canal +Alain de Greef. Devenues autonomes, les chaînes tentent de se distinguer, plus ou moins maladroitement. » Mais c’est avec l’apparition des chaînes privées que le besoin de distinction devient vital face à la concurrence : « Le vrai travail de cohérence sur l’ensemble d’une chaîne commence avec Canal + en 1984. » L’emballage devient alors aussi important que le produit. C’est-à-dire l’habillage d’une chaîne : son logo, sa typographie, mais aussi les décors de ses émissions et sa lumière. Sans oublier les jingles de pub ou d’autopromo qui pullulent : jusqu’à 1h30 par jour sur M6 ! Pour Etienne Robial, grand chaman de l’habillage (c’est même lui qui a inventé le terme !) et notamment de celui de Canal +, dont il est le directeur artistique : « La couleur, c’est tous les éléments qui permettent au téléspectateur de dire Je suis sur Canal + . » C’est le Graal des patrons de chaînes : « Dans un univers de plus en plus concurrentiel , il est crucial d’être immédiatement identifiable », souligne Henri L’Hostis, directeur d’antenne d’Arte.
Et alors, elle est de quelle couleur, cette couleur ? « TF1 est historiquement bleue, ça passe très bien dans le tube cathodique, France 2 est rouge, France 3 bleue », raconte Olivier Bontemps, de l’agence View, qui conçoit nombre d’habillages. Pour le service public, le choix vient du regroupement de ses chaînes en 1992 : « Au moment de la création de France Télévisions, il nous a semblé légitime, en tant que service public, d’être bleu-blanc-rouge », indique Alain Vautier, directeur de l’antenne de la Trois et en charge d’harmoniser l’habillage des chaînes. Chez Canal +, où le design est une religion, ce n’est simple qu’en apparence : noir et blanc. Parce que, énonce Robial, « j’ai choisi le noir et blanc pour Canal + pour mettre en valeur les couleurs des programmes ».
Mais comment faire pour que son antenne ne ressemble pas à un gros caca d’oie ? Har-mo-ni-ser, répond Alain Vautier : « Il faut une cohérence entre la couleur des logos et ce qui passe à l’antenne, surtout pour les émissions identitaires de chaque chaîne. Par exemple, le décor des “Maternelles” de France 5 est vert, comme son logo. » Dingue. Plus sioux encore, le discret rappel : « Pour les grandes émissions de débat de France 2, le décor est en bois avec des touches de rouge ». Supersioux : c’est, sur France 2, le Heldustry, du nom de la police de caractère maison. « On demande aux producteurs d’émissions ou de fictions d’utiliser le Heldustry dans leur générique ou dans les bandeaux en bas de l’écran », explique Stephen Harlé, directeur artistique de la Deux. Chez Canal +, où la police Futura Bold s’inscrit jusque sur la porte des toilettes, le moindre détail compte : ainsi l’habillage de la Matinale s’éclaircit au fur et à mesure que le jour se lève.
Mais il n’est point de couleur sans lumière : « Les plateaux de nos émissions sont eux aussi noir et blanc, tout nus, pas gais, c’est l’éclairage qui apporte la couleur ». Et à chaque chaîne sa lumière : « C’est l’étalonnage, explique Robial, qui fait que toutes les images sont pigmentées de la même façon, chaque chaîne va étalonner ses programmes d’une manière différente. » Une règle qui ne vaut pas pour les fictions où partout on respecte le travail du réalisateur. Sauf ? Sur TF1, bien sûr, où toute l’antenne est invariablement illuminée comme une tête de gondole de chez Intermarché. « Sur les fictions, raconte un producteur, TF1 envoie quelqu’un sur l’étalonnage pour que les couleurs pètent comme au supermarché. » Et de fait, ça brille. « A TF1, explique un technicien, ils pensent que si une fiction est sombre, les téléspectateurs s’en vont. » De Joséphine, ange gardien aux Cordier, c’est le même filtre éblouissant qui est en vigueur (2). Même tabac dans les divertissements : « Mougeotte avait interdit le fond noir, il fallait que ce soit très éclairé. » Le technicien résume : « Sur TF1, il faut que ce soit le show. »
Et le show, aujourd’hui, est aisé, souligne le réalisateur Jérôme Revon : « Il y a eu énormément de progrès technologiques, désormais tout se fait sur ordinateur, du coup, on peut mettre beaucoup plus de lumières ». Le numérique permet aussi des prouesses dans les jingles de pub ou d’autopromotion. C’est le cas de M6 qui a injecté de la 3D et de la vidéo dans son habillage. Pour François de Brugada, directeur de la marque (c’est son poste !), « on a gardé le logo de M6, mais il a pris du volume et du relief, il reflète ce qui se passe autour de lui, il illustre la transition de M6 vers un statut plus moderne ». La 3D, grande mode du moment, pourrait bientôt faire son apparition sur France Télévisions. « Aujourd’hui, les habillages ressemblent aux objets qu’on a envie de posséder, tout le monde essaie de copier l’esthétique de l’iPod », explique Olivier Bontemps, de View. Transparences, reliefs, reflets : de lumineux objets du désir, juste avant la pub.
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