jeudi 21 janvier 2010 10:22
« A serious man », les malheurs de Larry
par Philippe Azoury
Michael Stuhlbarg, acteur de théâtre respecté dans le civil, maître ahuri à l’écran. DR
A serious man
d’Ethan et Joel Coen
avec Michael Stuhlbarg, Richard Kind, Fred Melamed, Sari Lennick… 1 h 44.
Moins parce qu’ils sont deux mais plutôt parce que leurs films continuent obstinément à se suivre sans jamais vouloir se ressembler, prenant toujours leur propre filmo à rebrousse-poil, il apparaît de plus en plus incontestable que tout est bien double chez les frères Coen. Surtout, à la longue (eh oui, ça va quand même faire vingt-cinq ans que cette histoire dure), on voit mieux comment leur système créatif s’organise. Il y aurait, disons, les films qui reposent sur un imaginaire de cinéaste pur (No Country for Old Men en est un bon exemple, pour s’en tenir aux films récents, ou Miller’s Crossing si votre disque dur personnel des années 90 n’a pas complètement crashé) : des films signés, soulignés, ambitieux. Et puis ceux où ils laissent toute la place à un imaginaire de spectateur (The Big Lebowski, Burn After Reading), des films plus légers, moins autoritaires. Mais ce rangement dans deux tiroirs bien séparés n’est pas suffisant, il faut encore imaginer deux sous-catégories. Quand l’autorité de la mise en scène se fait envahissante, elle empêche tout mouvement, et ça donne par exemple The Barber, c’est-à-dire une pièce de musée, opus noir et blanc figé dans un congélo. Quand leur surmoi de spectateur se satisfait trop de sa mécanique (et les Coen sont quand même deux grands narcissiques qui passent leur temps à ricaner de leurs propres blagues), ils en oublient parfois de faire jouissance avec nous et nous refilent un os pas drôle (Intolérable Cruauté, Ladykillers, sinistres…). Le Coen idéal serait au fond celui, plus rare, où ils jouent enfin la partie à deux au lieu de redoubler d’efforts pour faire croire qu’ils sont si proches qu’ils ne forment qu’une seule et même entité. Un film qui articulerait allégrement un imaginaire de spectateur et un imaginaire de cinéaste. De Joel (qu’on dit le plus cinéaste des deux) à Ethan. A Serious Man est peut-être ce Coen idéal. Pas forcément leur meilleur film, mais un de ceux où circulent le mieux les deux tendances sœurs. Les fans biographes sauteront sur l’occasion pour signaler que le film n’est pas sans raison tourné à Minneapolis (Minnesota), la ville dans laquelle ils ont grandi, et l’action située dans une époque, la fin des sixties, où ils étaient encore scolarisés. Une époque qui voyait débouler un disque de Santana nommé Abraxas et voler dans le ciel un drôle d’aérostat pop : le Jefferson Airplane. De Santana, il est question dans une scène hilarante au téléphone, et l’Airplane est la coda omniprésente de la comédie. Il ne se passe pas dix minutes sans que leurs morceaux ne reviennent donner au récit un chromo psyché renforçant plus encore le décalage entre un monde qui a accéléré le tempo et dénoué la cravate et les efforts surhumains que se donne un prof de physique juif, Larry Gopnik, pour dépasser son niveau de conscience et être un homme sérieux. Du moins plus sérieux encore qu’il ne l’est déjà. Gopnik s’est persuadé que la somme de ses ennuis n’est jamais que le message comminatoire envoyé par ce bon vieux Yahvé, qui n’aime rien tant que mettre ses sujets au défi. Mais comment être un Mensch, un homme droit, quand votre femme vous largue pour un type qui ressemble à un Francis Ford Coppola pontifiant et que votre fils tire des lattes de marijuana dans les chiottes et arrive raide à sa propre bar-mitzvah, qu’un étudiant coréen fourbe essaye de vous corrompre, que votre frère est un joueur de canasson patenté doublé d’un érotomane et que votre voisine bronze topless alors que vous êtes sur le toit comme un con à essayer de régler l’antenne de la télévision ? Hein ? Drôle et sinistre. C’est l’horreur chaque matin, mais, quand on voit le film, on ne s’en rend presque pas compte : il y a une mise en scène pour vous faire croire qu’on est enfoncé avec Gopnik dans son pétrin perso mais, contrairement à lui, tout en passant une heure quarante à s’amuser. La force des Coen, c’est de vous laisser vous débrouiller tout seul après, avec ce que le film dit sur la vie et sa succession de turpitudes embarrassantes. Comment font-ils pour embobiner comme ça ? Tout passe encore sans doute par cette façon de varier les angles et de tirer des gros plans pas possibles sur la tronche interloquée de Michael Stuhlbarg, un acteur de théâtre respecté, qui correspondait à ce qu’ils désiraient : un mec peu connu du grand public capable de jouer avec intelligence la chose la plus difficile au cinéma : l’ahuri. Ah oui, on oublierait presque de vous parler d’une étrangeté supplémentaire à mettre sur le compte du film : son prologue. Parlé en yiddish, censé se situer dans un shtetl polonais, croulant sous la neige, la misère et la crainte du dibbouk (le fantôme debout). Prologue dessinant une parabole indéchiffrable, dont ils ont en plus l’outrecuidance d’annoncer en interview qu’elle ne dit rien sur le film qu’elle accompagne. Homme sérieux et film déconnant. Paru dans Libération du 20 janvier 2010
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