jeudi 26 octobre 2006 17:44
Accélérateur de particuliers
par Bruno Icher
Noah - DR
Les sites de vidéo collaboratifs, parmi lesquels les ténors YouTube, GoogleVideo et DailyMotion, sont des phénomènes de société. Ce sont surtout les observatoires les plus pointus de toute l’oisiveté du monde et de l’énergie déployée par chacun face à son propre ennemi intérieur : l’ennui.
Il ne fait plus de doute depuis longtemps que nombrilisme et voyeurisme sont les mamelles des sites de vidéos en ligne. Si c’était encore nécessaire pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur une vogue qui prend ces temps-ci des allures de lame de fond : l’autoportrait filmé. Parmi le fatras gigantesque de confessions qui rappellent les riches heures des petites annonces nocturnes de célibataires à la télévision, quelques uns sortent du lot dans le registre « bouffée délirante » comme ce jeune homme qui fait le pitre durant 3 minutes et 24 secondes face au camescope en faisant des bruits avec sa bouche. Toutefois, à l’intérieur même de cette tendance, une forme particulière s’impose comme indépassable, l’autoportrait évolutif. Le principe est simple : se prendre en photo à intervalle régulier (chaque jour, semaine, mois...) puis monter ces images comme un court métrage montrant le vieillissement accéléré de l’individu qui se met en scène. Le parangon en la matière est Noah. Non pas le célèbre tennisman humaniste qui gagne désormais sa vie en poussant la chansonnette pour sauver la planète, mais d’un jeune
américain aux faux airs de Pacino qui, rituellement, a braqué son appareil photo sur son visage chaque jour pendant 6 ans. Des 2356 photos ainsi obtenues (série en cours), il a fait un montage à peu près aussi passionnant que la biographie d’une bactérie : les cheveux poussent, disparaîssent puis repoussent, les vêtements changent (un pull jaune canari revient vraiment souvent), les poches sous les yeux s’alourdissent, quelques ridules naissent au coin de la bouche... Pourtant, difficile de s’arracher au spectacle vaguement morbide de Noah en train de vieillir et du temps qui passe. Bien d’autres sont frappés de ce syndrome Amélie Poulain. Cette jeune femme impassible, par exemple, condense trois années dans un film où les principaux rebondissements sont le changement de ses lunettes (super !) ou au fait qu’elle porte un bonnet (coup de théâtre !). Cet homme qui vient de se raser la tête et qui, le temps que cheveux et barbe repoussent, se fait tirer le portrait chaque jour. Ca continue avec Lee ou, plus vertigineux encore, Phil qui fréquente le photomaton depuis cinquante ans. Pour découvrir cet étrange exhibitionnisme de la décrépitude, nous conseillons néanmoins d’éviter soigneusement les innombrables montages dans lesquels on assiste, impuissants, à l’épanouissement soporifique de bébés depuis la naissance jusqu’à leur entrée au collège. La jeune Grace, par exemple, est un très beau bébé, mais franchement, on s’en contretape. Comme toute tendance un peu lourde sur les YouTube et compagnie, la contre-attaque ne tarde pas. Un paquet de petits malins ironisent sur le même thème. C’est rarement drôle mais signalons tout de même le film intitulé « Je me photographie chaque jour depuis deux jours », « Je photographie mon chien de temps en temps » ou encore, « Je me suis pris en photo chaque nuit depuis 18 ans, mais sans flash ». Curieusement, un film professionnel vient alimenter le débat. C’est un sorte de contre-pub pour les produits de beauté Dove, mettant en scène un mannequin depuis l’instant où elle s’assoie à la table de coiffure et de maquillage jusqu’au résultat final sur l’affiche publicitaire, avec au passage une manipulation extrêmement troublante à coup de Photoshop. La métamorphose de cette fille mignonne en caricature irréelle de la bimbo US, fascine autant qu’elle inquiète. Achevons ce tour d’horizon avec la vidéo épatante de EyeDisco qui, sur le mode du film burlesque des années 10, raconte une très chouette histoire image par image. Du suspense, des rebondissements, des rires, des larmes... Ca dure une minute et quarante secondes et ça ne se raconte pas.
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