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jeudi 11 mars 2010 14:32

  • cinéma

« Achille », les toiles du barjot

par Philippe Azoury

tags : cinéphilie , Japon

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Kitano de A à Z

Rescapé d’un accident de moto a priori mortel, le Japonais olibrius, star des médias, nous ouvre les portes de son monde bizarroïde en dix-huit entrées bien frappées.

Achille et la Tortue de Takeshi Kitano avec Beat Takeshi, Kanako Higuchi… 2 heures.

On l’avait laissé à demi-fou, cinéaste en proie au doute, perdu dans ses contradictions, bon pour la camisole de force avec deux films aux accents autobiographiques (Takeshis’ et Glory to the Filmmaker !) comme signe d’une schizophrénie galopante, dévorante : entre Takeshi Kitano l’artiste (cinéaste, peintre) et Beat Takeshi, « Talento » (célébrité de la télévision, sorte de Michel Leeb remixé marquis de Sade), plus rien n’allait. Les films, à la façon de torchons, brûlaient. « Je sais que je suis un marionnettiste qui manipule deux marionnettes. Je sais que je ne suis ni l’une ni l’autre. » Mais il a quand même eu chaud, les films, apeurés, montraient que le gouffre était proche.

Achille et la Tortue, qui sort aujourd’hui, est différent. Certes, le film est annoncé comme le troisième chapitre de cette réflexion semi-autobiographique, mais la comparaison est injuste : l’ambition est plus large, l’inspiration retrouvée. Certes, on peut comprendre que la peinture est ici allégorie de tous les arts. Mais le film tient mieux sur ses pattes. Là où les deux précédents n’avaient que la folie et l’autoflagellation à montrer, celui-là est compliqué, multiple. On ne sait jamais vraiment sur quel pied danser. Réflexion métaphysique sur l’artiste et sa vanité ? Happening violent ? Exercice masochiste et sadique ?

« J’ai sous-titré le film : "Une histoire cruelle de l’art". » La formule, pour être bonne, embrasse à la fois l’art, la violence, la provoc, la furie, la douleur, l’aveuglement, l’humiliation, l’espérance et la mort - ces fondamentaux d’un Kitano qui lorsqu’il entend le mot « art » sort son revolver (à eau) et se pose instamment la question de savoir ce que c’est que cette maladie de vouloir tout représenter. Tout, y compris l’irreprésentable - et des scènes par-delà la morale et les tabous, il n’en manque pas ici. Quand vous verrez un jeune enfant peindre l’image de sa mère morte pour saisir le rouge qui lui barre la moitié de son beau visage, vous aurez passé un seuil. Quand vous verrez quelques années plus tard le même, devenu vieux et peintre raté, barbouiller le visage de sa fille crevée comme une toile avant-gardiste, tachiste, vous en aurez franchi un autre.

DR

On meurt beaucoup dans Achille et la Tortue, ce qui est inattendu (mais pas con) pour un film sur la peinture. Mais il faut savoir que, chaque fois que la mort vient envahir le récit, c’est l’occasion de relever un pari graphique. Kitano a un jour flirté avec la mort (accident de moto, comme Godard et Dylan, dont il est sorti défiguré) et depuis il a fait de la mort sa victime expiatoire.

L’homme est à Paris, ces jours-ci. En peintre et en cinéaste (1), il reçoit à la Fondation Cartier. Il a abandonné le béret rouge néomontmartrois sur la tête, attribut un peu cruche qu’il fait porter, comme une tare supplémentaire, à son raté de héros, que l’on entrevoit d’abord enfant, sorte de Guy Degrenne idéogramme, fils d’un riche collectionneur, adulé par des courtisans qui trouvent génial le moindre de ses nombreux gribouillis. Bientôt ruiné après la mort des parents, l’adolescent, puis le jeune homme, qui travaille dans une imprimerie le jour et fréquente la nuit les cercles d’avant-garde d’Asakusa (quartier de Tokyo où Kitano se fit connaître, sur les planches, dans les années 70) est sans vie. Et surtout sans inspiration. Il court après l’art moderne, avec un, deux, dix, cent wagons de retard. Un jour Klee, un jour Warhol, un jour Basquiat, un jour Picasso. Un catalogue des ruptures qui firent la peinture du XXe siècle mais déclinées trop tard, avec déférence. Le temps n’arrangera rien. Dans le rôle du peintre adulte, Kitano, impassible comme Buster Keaton chez Beckett. Comme vide. Sa peau postopératoire, plastique, inexpressive, support-surface d’un peintre coquille vide : « Mon héros ? Je le vois comme une victime. »

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Kitano est un drôle de félin. Il ressemble de plus en plus à un tigre. Immensément célèbre au Japon, omniprésent à la télévision, le vieux matou y joue aussi bien les oreilles philosophes (il anime une émission de débat de société et une autre de vulgarisation scientifique) que les coups de griffes les plus destroy. « Mes jeux violents, j’en fais moins souvent qu’avant. Une à deux fois par an. C’est qu’on est de plus en plus freiné par les assurances, ils ne veulent plus couvrir nos délires, ou alors à des prix impossibles. On a fait comme ça un gag avec un bus accroché à une grue et que l’on plongeait dans l’eau au risque de noyer les gens. La grue les sortait de l’eau juste à temps ! C’est cruel et purement visuel. Il n’y a pas si longtemps, j’ai fait marcher les types de mon équipe dans une mare à crocodiles affamés avec des paquets de viande. L’épisode a été interdit de diffusion : la chaîne a trouvé qu’on avait été un peu loin… »

On se demande à voix haute si des années de folie appliquée à la télé nippone ont influencé ces scènes de commandos happenings suicides qui parsèment ce nouveau film arty-maso, et il répond qu’au contraire tout vient de ses copains artistes des années 70. Leurs performances ont influencé le futur homme de télé, et ce sont à eux aujourd’hui qu’il rend hommage via le cinéma. Avec une préférence pour ceux qui n’ont pas eu de succès.

A-t-il lui-même renoué avec un cinéma plus commercial, en abandonnant la forme maxi déstructurée des deux précédents films ? « Pas seulement. Même si j’ai l’impression de refaire des films en étant plus conscient de la chose économique. Mais voilà, des films comme Takeshi’s ou Glory to the Filmmaker, c’est bien de les avoir faits, insister serait vain. D’ailleurs, que m’ont-ils appris ? Rien. Je n’y ai rien gagné. Je n’y ai rien appris. Il y a un proverbe japonais qui dit que tout revient au début de tout. Et c’est mon sentiment. J’ai fait le tour des choses et je suis de retour. » Plus sale gosse que jamais.

(1) « Takeshi Kitano, l’iconoclaste », rétrospective au centre Pompidou jusqu’au 21 juin.

Paru dans Libération du 10/03/2010


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