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jeudi 8 avril 2010 16:42

  • cinéma

« Ajami », livré à la jungle

par Christophe Ayad

DR

Ajami de Scandar Copti et Yaron Shani
avec Shakir Kabaha, Ibrahim Frege, Nisrin Rihan…
2 heures.

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Enfin un film israélien qui ne parle pas du conflit ! Ou plutôt qui montre d’autres conflits. Entre Bédouins et citadins, entre riches et pauvres, parents et enfants, employeurs et employés, chrétiens et musulmans, policiers et dealers, policiers et militaires, Palestiniens d’Israël et des Territoires, accessoirement Arabes et Juifs. Il se trouve qu’il y a des Arabes (beaucoup) et des Juifs (peu), mais ce n’est pas le sujet principal d’Ajami, et c’est tant mieux car le cinéma ne peut être indéfiniment un substitut à la politique ou à l’absence de perspectives de paix. Surfant sur son succès — surtout en Europe et surtout en festivals, le cinéma israélien avait fini, ces derniers temps, par oublier qu’on fait des films avant tout pour raconter de bonnes histoires d’amour ou de gangsters.

C’est armé de cette boussole que débute Ajami, premier film de Scandar Copti et de Yaron Shani. Ajami, c’est d’abord le nom du quartier le plus pauvre et mal famé de Jaffa, le seul à compter encore une majorité de Palestiniens (lire ci-dessous). La police n’y met quasiment pas les pieds, préférant laisser les habitants régler leurs comptes entre eux. Omar, pour payer la dette de sang de son oncle envers un clan mafieux bédouin, se retrouve partie d’un trafic de drogue, tout comme Malek, qui a besoin d’argent pour payer l’opération de sa mère malade. Les deux garçons travaillent chez Abou Elias, patron de restaurant chrétien dont la fille, Anan, affole Omar. Leur collègue Binj, lui, aimerait s’installer avec sa fiancée juive, Shelly, à Tel-Aviv, pour « prendre l’air », au grand dam de ses amis. Chacun de ces personnages va croiser Dando, flic bourru et déprimé par la disparition de son frère alors qu’il effectuait son service militaire dans les Territoires occupés.

Ajami, découpé en quatre chapitres plus un épilogue, est un film choral façon Traffic ou Babel. Chaque chapitre, qui raconte l’histoire d’un point de vue différent, révèle un nouveau pan de l’histoire, un peu à la manière de poupées russes ou comme les spirales ornant la coquille des escargots. L’enchevêtrement des différents fils du récit vire, à la fin du film, à l’exercice de virtuosité scénaristique, le seul reproche que l’on peut faire à Ajami.

Pour le reste, les acteurs, tous amateurs, sont d’une justesse stupéfiante. Jamais on n’avait vu la vie quotidienne des familles arabes aussi bien rendue, ce qui n’est pas si évident que ça en a l’air. Accessoirement, on signalera que Scandar Copti et Yaron Shani, respectivement âgés de 33 et 37 ans, sont arabe pour le premier et juif pour le second. Ce n’est pour eux un motif ni de fierté ni de discussion, juste un constat. Ils ont passé plus de temps à discuter de leurs goûts cinématographiques que de politique. Sur ce dernier point, leur philosophie peut se résumer à un salutaire : « Puisque tout est foutu, faisons-nous plaisir ! »

Paru dans Libération du 7 avril 2010


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