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mardi 17 mars 2009 17:05

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« Alerte rouge, Hadopi n’est que le début ! »

Jean-Bernard Magescas parle de son bilan en tant que président de FON France, mais aussi du projet de loi Création et Internet, de la culture, et des projets de régulation d’Internet.

par Astrid Girardeau

tags : politique , musique , interview , économie , FAI , Loi "Création et Internet" , Hadopi , filtrage , chronologie des médias

CC askal.bosch

Apprenant qu’il quittait son poste de président de FON France, nous avons contacté Jean-Bernard Magescas pour faire un bilan sur le développement de ce système de réseau sans fil communautaire en France. Mais, avec la verve et le franc-parler qu’on lui connaît, il a surtout voulu nous faire partager son point de vue, et son inquiétude, sur l’actualité. D’abord sur le projet de loi Création et Internet actuellement examiné par l’Assemblée nationale, et au-delà sur les projets de régulation d’Internet et le futur de la culture.

Quel bilan tirez-vous de FON France ?
Bon. Mais moins sympa qu’on l’aurait souhaité. La réalité nous a fait décaler dans le temps tout ce qu’on avait prévu.

Quelle réalité ?
Principalement des points techniques du côté des opérateurs. Lors de l’installation du logiciel FON dans les box, on s’est rendu compte que le parc des box n’était pas homogène. Et pour une même box, il y a des constructeurs différents, des logiciels différents, etc. On pensait donc s’adresser au parc total, mais on ne touche que les nouvelles générations de box.

D’autres actualités ?
On a signé un accord avec un deuxième fournisseur d’accès Internet (FAI). Et il pourrait y en avoir d’autres car, en France, on a la particularité de pouvoir discuter avec tous les opérateurs. Bon, sauf avec Orange et Free.

Mais on s’en fout, de nous ! Ce qui est important c’est que la loi Hadopi ne passe pas ! Il y a alerte rouge, Hadopi n’est que le début ! Vous voyez les films de science-fiction à la Matrix ? On y est. On est tout près du contrôle total des échanges électroniques entres les gens. S’ils sont capable de faire ça pour le lobby de l’industrie du disque, qu’est-ce qu’ils vont faire quand ce sera un lobby plus puissant et plus riche qui le demandera ?

On est dans un système où ne sait pas qui veut contrôler quoi, mais on ressent une menace. Par exemple, que font les gens comme CISCO et d’autres à installer chez les opérateurs et les FAI des logiciels permettant d’analyser les paquets [unités d’information ndlr] qui circulent sur les réseaux ? On est déjà dans l’analyse des paquets et dans le filtrage. Et, de leur côté, les FAI ne disent pas qu’ils ne peuvent pas le faire techniquement, ils demandent juste qui va payer.

Vous parlez de manque de conscience politique...
Il n’y a pas de conscience politique de ce qui se passe techniquement. J’ai rencontré des gens de la Direction centrale du renseignement intérieur et de la Direction générale de la gendarmerie. Ils cherchent à garder la mémoire de ce qui se passe sur les réseaux. C’est important, par exemple pour pouvoir prouver son innocence. Mais c’est également important que l’autorité qui va s’en charger soit régulée, et garante de la démocratie. Je suis anxieux.

Je ne comprends pas la vision de la société qu’on a en voulant voter une loi comme Hadopi. Et que ça ne soulève pas plus de réactions de tous les partis politiques. Internet et ce qui s’y passe est très politique. Mais c’est seulement aujourd’hui qu’ils s’en mêlent avec leurs sabots du XVIIIe siècle. Vous vous souvenez de Nicolas Sarkozy, qui, lors du Web 3.0, avait commencé son discours [en décembre 2006 ndlr] en disant « je ne suis pas un grand familier du monde de l’Internet ». Et c’est pareil pour Christine Albanel ou Olivier Henrard. On est dans un film d’Audiard, sauf que ça n’est pas vraiment drôle.

Et le combat politique sur Internet ?
On n’a pas bien mené ce combat depuis une dizaine d’années. La pétition SVM est à 46 000 signatures, c’est pas un million. Il faut créer un vrai collectif, car ça ne va pas s’arrêter pas au 5 ou 6 avril. Il faudrait passer à la vitesse supérieure et voir ensemble ce qu’on a en commun. Voir ce que la Quadrature du Net, le Pacte pour les libertés numériques, l’ACSEL, Xavier Niel ou les Creative Commons ont en commun, et s’il est possible d’élaborer une plate-forme. Même si je n’y crois pas beaucoup...

Que reprochez-vous à la loi Création et Internet ?
C’est mettre en place une loi au nom d’un intérêt privé sans avoir idée des trois points les plus importants : la fin, les moyens à employer et la technicité. La seule réponse donnée est qu’il faut protéger la création culturelle et le droit à l’exception culturelle française. Mais ça ne va rien changer aux contrats que les artistes signent avec les majors. Et quand je vois Pascal Nègre qui, en septembre dernier, présentait une hausse de 17,7 % des résultats semestriels d’Universal Music group par rapport à l’an passé, je veux comprendre !

Vous les accusez d’immobilisme ?
Ils n’ont rien fait pendant 12 ans. Ils ont commencé à réagir avec l’explosion d’Itunes. C’était il y a deux-trois ans, et ils n’ont rien fait de plus depuis. Je trouve ça confondant. Ils ont comme vision de leur propre avenir le rapport financier qu’ils vont présenter en fin d’année, alors ils ont choisi de vendre leur catalogue par tous les moyens (par exemple la carte bancaire So Music de la Société Générale). Et les premières victimes collatérales de cette frilosité sont les artistes. Où est la valeur de leur travail ? Elle est d’abord niée par ceux qui margent au-dessus d’eux avec toujours un tas de bonnes raisons.

Ils me disent : « Tu vas voir, on va gagner ! ». Mais le seul a avoir une vraie vision, c’est Pascal Rogard (directeur de la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques). La riposte graduée, c’est lui. Il y a deux-trois ans, lors du réunion, il est arrivé en disant : « j’ai une idée : la riposte graduée ». Son idée n’était pas de couper l’accès à Internet, mais de faire suffisamment peur pour que 85% de ceux qui téléchargent « illégalement » arrêtent. C’était malin, sauf que c’est désastreux sur le processus, en matière institutionnelle, au niveau des réseaux, etc. Et si on veut leur expliquer, ça ne les intéresse pas. Ils n’ont pas envie de comprendre.

Et dans les autres industries ?
C’est la même chose qui est en train de se passer avec le livre électronique. Ils refusent le numérique, et ils vont se faire bouffer par les fabricants d’e-books. En plus, ils ont autre soucis à se faire car la production de littérature mondiale en domaine public est énorme.

Le cinéma, c’est un peu différent. Ils cherchent avant tout à protéger la chronologie des médias alors que si vous commercialisez les DVD en même temps que la sortie en salles, il pourrait y avoir une économie par exemple en marketing et outils promotionnels. Car dans la plupart des cas, la deuxième chance avec la sortie en DVD n’existe pas. L’histoire, c’est qu’à chaque étape de la chronologie (sortie en salles, DVD, VOD, chaînes payantes, etc.) correspond une aide, un fond de soutien et de l’argent pour les sociétés de gestion collective. Derrière l’exemple français, qu’ils sont fiers de montrer à travers le monde, ils ont bâti toute une structure dont ils ne veulent pas changer la philosophie générale.

Quand j’entends Frédéric Lefebvre demander « combien faudra t-il de trafiquants d’armes, psychopathes, violeurs, racistes et voleurs avant de réguler Internet ? » Je lui réponds : combien faudra t-il de temps et de saccage économique pour que vous discutiez différemment d’un financement de la culture en France ?

Sur le même sujet :
- « Après s’être plantés pendant quinze ans, au nom de quelle vision d’avenir ces gens veulent-ils imposer leurs lois ? »
- FON, victime collatérale de la riposte graduée ?


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