lundi 13 décembre 2010 11:25
Allô, le futur ? Ici, le passé !
par Marie Lechner
tags : playlist , géolocalisation , installation
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Impossible d’avoir une conversation en face à face avec ses amis ou collègues, distraits par leur smartphone toujours à portée de main, un œil sur les messages qui affluent, morcelés entre plusieurs interlocuteurs, prêtant un intérêt tout relatif à l’échange en cours. L’artiste David Guez questionne cette fièvre communicante avec 2067, une série d’installations, de site et objets qui interrogent le temps, la mémoire. Il y a trois ans, il proposait aux internautes d’envoyer un e-mail dans le futur, message que le destinataire recevrait à la date fixée par l’émetteur : dans un jour, une semaine, soixante ans… Lorsqu’une missive est envoyée dans le futur, le destinataire est aussitôt alerté par mail, même s’il ne pourra lire son contenu qu’en temps voulu. « Ça crée un lien mental entre deux personnes, une attente, un désir. » Avec, en Toile de fond, cette incertitude : l’expéditeur du message sera-t-il encore en vie ? Et moi-même serai-je là pour le réceptionner ? Le projet 2067 Telecom reprend cette idée mais en rajoutant la voix. « C’est le médium le plus puissant pour le souvenir », estime Guez, qui évoque la puissance émotionnelle d’un timbre familier enregistré sur une vieille K7. Installé lors du festival Digitalement vôtre, un prototype est actuellement disponible dans le hall de la Maison des métallos. En décrochant le lourd combiné d’un vieux téléphone noir à cadran, un numéro se compose automatiquement et à l’autre bout du fil, une voix enregistrée nous invite à déposer un message dans le futur. Au préalable, il faut fixer la date à laquelle le message sera réceptionné. Ce qui nécessite de réfléchir à ce que l’on veut dire, à qui, et dans combien de temps. La boîte vocale assigne alors un code secret à ce message vocal, qui devra être communiqué au correspondant, assorti de la date d’échéance.
Pour l’instant, le futur est limité au temps d’exposition de la machine, mais David Guez espère pouvoir présenter le projet de manière permanente dans des cabines téléphoniques, mobilier urbain lui-même en voie de disparition. Guez prend un malin plaisir à rendre la communication la plus compliquée possible. À l’ère du temps réel, de la communication ininterrompue, c’est une manière radicale « de ralentir la vitesse incroyable des flux qui nous gouvernent, amplifiés encore par les réseaux sociaux comme Facebook, de redonner un sens aux échanges entre les humains. Ça oblige aussi les gens à se déplacer, à sortir de l’écran ». Guez imagine aussi une application pour smartphone, qui permettra, cette fois, de laisser des messages dans le futur mais géolocalisés. Si le destinataire passe dans la zone où le message a été déposé, il s’affiche sur son écran, telle une résurgence du passé, une sorte de « land art numérique », avec des zones de rendez-vous, à la jonction entre espaces virtuels et réels. 2067 (date des 100 ans de David Guez) comporte également des objets à remonter le temps, comme Radio 2067, présentée au festival Gamerz d’Aix-en-Provence, une version hackée d’une radio commerciale qui, au lieu de sauter d’une fréquence à l’autre, permet de voyager dans le temps en tournant la mollette. Tout à gauche du spectre, des vieux airs grésillants de 1900, début de cette déambulation sonore à travers le siècle, entre discours de Hitler et blagues de Jamel. « C’est moi qui ai fait cette playlist, confie Guez. Une radio GRM est en cours de réalisation, avec les archives du Groupe de recherches musicales qui m’a donné accès à soixante ans de musique concrète. Mais chaque acquisiteur de ce poste, vendu en édition limitée, pourra fabriquer sa propre playlist contenue dans une carte mémoire. » La version 2.0 sera, elle, connectée à Internet et une déclinaison audiovisuelle est à l’étude. Paru dans Libération du 11 décembre 2010
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