jeudi 7 décembre 2006 18:43
Amazon attaqué dans les règles de l’art
Après avoir voulu racheter Google avec leur projet GWEI (Google Will Eat Himself), un groupe d’artistes s’en est pris au géant Amazon en récupérant automatiquement tout le contenu de certains livres vendus sur le site. Amazon a depuis racheté leur logiciel.
par Marie Lechner
tags : net-art , hacktivisme , Amazon
DR
Le ton de la lettre envoyée par Google Allemagne en août dernier est cordial mais ferme. Bien qu’il dit avoir conscience qu’il s’agit d’une pièce « artistique », le service juridique estime que ça ne dispense pas les instigateurs de
Google will eat itself (Google se mangera lui-même) de se conformer au règlement et leur conseille fermement de stopper sur le champ leur activité frauduleuse. Petit rappel des faits. Les « actionnistes numériques » autrichiens Übermorgen, renforcés par Alessandro Ludovico, rédacteur en chef du magazine italien Neural ont lancé en 2005 un projet sur le Web visant à cannibaliser le moteur de recherche, pour empêcher l’ogre d’asseoir son monopole sur l’information mondiale. L’objectif, ambitieux, n’est autre que de racheter des actions Google, grâce aux fonds générés via Adsense, le propre outil publicitaire du moteur de recherche (Libération du 17/06/2005), principale source de revenus de Google. A long terme (l’opération devrait nécessiter 202 345 125 ans !), le plan est de prendre Google et de redistribuer les actions à la communauté des internautes via le site GTTP (Google to the people). Pour l’instant, l’argent récolté (plus de 90 000 dollars) a permi d’acquérir 186 actions. Et malgré les mises en garde à répétition, GWEI poursuit son travail de sape sur une cinquantaine de sites secrets, inscrits à Adsense, qui hébergent des publicités placées automatiquement par Google. A chaque fois que quelqu’un visite l’un de ces sites, il active une série de robots qui générent des clics automatiques sur les publicités, et pour chaque clic, Google leur verse un micropaiement. Le sabotage pourrait prêter à sourire, mais le sujet est particulièrement brûlant, Google a été récemment condamné à verser 90 millions de dollars à des annonceurs qui reprochaient au moteur de ne pas lutter assez efficacementcontre la fraude au clic. « Gwei est un projet paradoxal, parce que en faisant ce que nous faisons, nous contribuons à la richesse de Google, nous augmentons ses profits et nous donnons de la valeur à ses actions », constate Hans Bernhard du duo Übermorgen, rencontré à Paris avec sa complice Lizvlx, à l’occasion des Rencontres Paris Berlin où ils présentaient le projet GWEI. Aussi paradoxal que leur dernier coup d’éclat : Amazon Noir, the Big Book Crime. C’est plus fort qu’eux, à chaque fois qu’un système présente une faille, ils s’y engrouffrent avec délectation. Avec un penchant pour les géants du net. Cette fois, c’est l’énorme librairie mondiale Amazon.com qui en fait les frais, via sa fonction Search inside the book,
un moteur qui permet aux utilisateurs de fouiller à l’intérieur des livres et d’afficher les paragraphes contenant les mots-clés recherchés. Le gang (Übermorgen et Ludovico) s’est pour l’occasion renforcé d’un programmeur chevronné, Paolo Cirio. « Nous avons rusé avec cet outil jusqu’à ce qu’il nous livre les volumes entiers des livres protégés par copyright. Notre programme envoyait entre 5000 et 10 000 requêtes par livre puis réassemblait les paragraphes dans un pdf » explique Hans Bernhard. « Pendant six mois, on a volé environ 3000 ouvrages dans la plus grande discrétion, grâce à notre technologie sous-terraine qui aspirait les livres. » L’objectif était de permettre aux usagers de télécharger les livres et de les redistribuer gratuitement sur le net. Une manière de mettre en question le renforcement des lois sur le copyright. « Les livres ne sont que des pixels sur un écran, estime Paolo Ciori. Les derniers mouvements, Creative Commons, Wikipedia, les réseaux peer-to-peer, sont une résistance nécessaire dans un monde où l’usage des contenus culturels est de moins en moins un droit et toujours plus un business ». La manoeuvre a finalement été détectée par Amazon qui a fini par débusquer les responsables. Il n’y avait pas alors de site officiel, Amazon noir existait uniquement sur le plan technique et dans les médias qui ont relayé l’histoire. En effet, le happening subversif avait été annoncé en août sur le site web de la Fondation Edith Russ site for media art d’Oldenburg, qui leur avait accordé une bourse de 10 000 euros. Avant même que le projet ne soit révélé au grand jour, via le site le 15 novembre, la messe était dite. Amazon leur a envoyé une lettre, « pas du tout amicale », leur intimant de cesser immédiatement. Les comploteurs ont préféré négocier. « Finalement, Amazon a décidé d’acheter notre logiciel (pour une somme non divulguée NDLR), histoire de le dégager du marché. Depuis, ils ont colmaté les failles du système. Pour eux, cette affaire est très délicate, imaginez que les éditeurs découvrent que leur technologie n’est pas sûre et qu’il est possible de télécharger les livres gratuitement depuis leur interface »
explique Hans Bernhard. Mais en vendant leur technologie, n’ont-ils pas vendu leur âme ? « Nous sommes les pires types de la scène, nous avons commis un crime et à la fin nous avons trahi notre action en passant un deal avec l’ennemi, ironise Paolo Ciori dans une interview pour CONT3XT.
C’est une représentation de l’ambiguïté qui entoure la question du copyright » et de citer en guise d’exemple Napster, premier service massif d’échange gratuit de musique, qui a suscité l’ire des maisons de disques, avant que certaines d’entre elles n’investissent dans cette technologie lucrative. « Trahison, blasphème et pessimisme ont finalement eu raison du gang des mauvais garçons », lit-on en forme de conclusion sur le site posthume. Les Übermorgen ne se conçoivent pas comme des militants anti-copyright, et se défendent d’avoir une démarche politique (1) : « Nous faisons avant tout des expériences, nous essayons de voir la différence entre ce qui est réel et ce qui est juste un amas de pixels, le problème, c’est que tout est de plus en plus entremêlé et qu’il y a une confusion croissante », explique Lizvlx. « Je souffre d’une maladie mentale, je prends des drogues, des psychotropes, je ne sais pas ce qui est réel, je vis dans un espace bizarre, dans une sorte d’ « hallucination consensuelle » , dit Hans Bernhard, reprenant l’expression de Gibson dans le Neuromancien. Leur
dernier projet en date s’intitule Chinese Gold, référence à ces joueurs chinois qui moissonnent de l’or virtuel dans les jeux en ligne pour les revendre aux joueurs occidentaux contre de l’argent réel. (1) Ce sont eux aussi qui sont à l ’origine du site www.vote-auction.net, qui avait fait scandale à la dernière élection présidentielle en vendant aux enchères les voix des électeurs.
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