jeudi 4 mars 2010 10:34
« Amer », la rage dedans
par Didier Péron
tag : Horreur
Ultime épreuve contre les cheveux sur la langue - DR
Amer de Hélène Cattet et Bruno Forzani, avec Cassandra Forêt, Charlotte Eugène Guibbaud, Marie Bos… 1 h 30. Comment qualifier un art du recyclage du recyclé ? Dans les années 60, le « giallo » italien est déjà un genre maniériste travaillant le polar et le film d’horreur classique pour le transformer en transe formelle freudienne : éclaboussure colorée, déformation des corps, exagération des codes. Le duo belge Hélène Cattet et Bruno Forzani, fameux dans le circuit bis pour leurs nombreux courts métrages (Catharsis, la Fin de notre amour…), sont des fans de giallo, qu’ils digèrent ici en une sorte de quintessence fétichisée intitulée Amer. Il n’y a pas véritablement d’histoire mais trois âges d’une même fille, Ana, d’abord enfant dans une grande villa à Menton, puis adolescente croisant une dizaine de motards, enfin adulte, come-backant dans la villa fondatrice (mais en ruine) pour une confrontation orgasmique avec la mort. Tout est capté (image et son) du point de vue de ce personnage aux perceptions hystériques qui sursaute, hurle, défaille, assailli par des spasmes morbides sexuels démultipliés. Comme l’expliquent très bien les deux cinéastes, c’est le « mix unique entre le cinéma d’exploitation et le cinéma expérimental » qui les a très tôt fascinés quand ils découvrent chacun dans leur coin (ils ne sont rencontrés qu’en 2000) les œuvres les plus forcenées de Mario Bava ou Dario Argento. Cet effort de résurrection d’un genre enterré depuis plus de quarante ans est un véritable fantasme de récupérateur de cadavre à la Lovecraft, parfondu au creuset alchimique du Necronomicon. Les spécialistes du sous-genre essaieront de remettre la bonne étiquette sur les morceaux récupérés. Les autres seront saisis par la déferlante d’images spectaculaires en Scope, une pure dépense formelle alternant comme il se doit le sublime et l’ordure (ou le tarte). Reste que le geste, dans sa précision même, demeure d’ordre mimétique au même titre (mais en moins drôle) qu’un Scott Sanders refaisant de la Blaxploitation 70’s dans Black Dynamite par exemple. Le duo annonce d’ailleurs son intention de poursuivre dans cette veine avec un néo-giallo à Bruxelles. On ne sait pas jusqu’où et combien de temps on est prêt à suivre cette démarche mais, tel quel, au titre d’un brillant coup de force formel, Amer devrait se ranger au côté de ces œuvres singulières qui émergent depuis une dizaine d’années (signée Marina De Van, Gaspar Noé ou Quentin Dupieux…) aux marges d’une production française par ailleurs beaucoup plus standardisée qu’on ne veut bien le dire. Paru dans Libération du 03/03/2010
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