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mercredi 30 juin 2010 10:41

  • cinéma

Anne Consigny, la jubilante

par Sabrina Champenois

Photo Léa Crespi

Depuis quelque temps, Anne Consigny nous tend les bras. Sœur banisseuse chez Desplechin (Un conte de Noël), épouse dépassée chez Resnais (les Herbes folles), épouse trompée mais solidaire chez Belvaux (Rapt), voilà sa luminosité aux avant-postes du meilleur cinéma d’auteur. Et cette Anne ailée fait aussi décoller la comédie, sentimentale (Je ne suis pas là pour être aimé), familiale (la Première Étoile), animale (Bambou). Une montée en puissance à un âge, la quarantaine bien sonnée, plutôt réputé couperet pour les actrices.

On la rencontre en terrasse d’un café couru du Ier arrondissement parisien, où les happy few comme les serveurs vont et viennent avec la morgue des puissants. Elle, à l’inverse, ne cesse de sourire, même si ses mains comme sa voix de petite souris parfois tremblent. Elle est fluette, 1,68 m, 49 kg. Silhouette de jouvencelle en chemise blanche, jeans, baskets, chignon noué à la va-vite. Impression globale de petite chose frémissante, à ménager. D’autant que loin de se délecter de son succès, Consigny à cette évocation se lève, pour toucher du bois. « Supersuperstitieuse », elle est aussi « constamment sur [ses] gardes : vous dites qu’on me voit partout, mais en 2009, je n’ai pas eu un jour de tournage, c’était la panique ».

Dans le même temps, et c’est peut-être un détail pour vous mais parfois ça veut dire beaucoup, surtout de la part d’une actrice : Anne Consigny, pour l’interview comme la photo, se présente dépourvue de tout maquillage-camouflage. De près, ça fait la différence, ça la remet à son âge. Elle le sait forcément, elle qui, oui, fait attention à sa ligne, s’oblige à nager. Même pas peur, donc.

Elle explique aimer l’âge, vieillir. « Je suis même gérontophile ! », « amoureuse de Clint Eastwood ». À l’appui de ce penchant, sa grand-mère maternelle, morte à 99 ans, « microscopique » qui n’a « jamais cessé de vivre, de séduire, d’avoir de l’intérêt pour l’autre ». Elles étaient voisines, parlaient de tout et tout le temps, l’une (Anne) appelait l’autre « Mon petit chat », auquel répondait « Mon cornichon »… On se croirait dans la Boum. C’est la facette pimpante d’Anne Consigny, plutôt BCBG au cinéma mais qui là, rit facilement aux éclats, qui n’admire rien tant que la puissance comique, de Guillaume Gallienne à Laurent Gerra. Son rêve : un one-woman show.

Néanmoins : on lui trouve aussi un côté, mais oui, nietzschéen — cf. « Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort. » Elle dit : « C’est vrai que les réalisateurs aiment me donner des rôles de femmes qui subissent pas mal de choses, et tant mieux. Dans la vie comme au cinéma, j’ai l’impression de tenir le mât du bateau dans les pires moments. » Mère de deux garçons dont le père est le cinéaste Benoît Jacquot, elle recommande l’humilité à l’aîné Vladimir, 21 ans, comédien débutant. Celle des sportifs, qui se double d’endurance, l’enthousiasme. Elle-même se veut « outil » du metteur en scène, « truelle, pour colmater les brèches ! ». En écho à ce profil de fourmi, son agent Isabelle de la Patellière dit que « Anne est toujours enthousiaste, ne montre jamais de déception ni d’aigreur ». Arnaud Desplechin : « Les deux rôles que je lui ai proposés étaient injouables, notamment celui d’un Conte de Noël où elle est la conscience malheureuse, et pourtant Anne a à chaque fois accepté avec un courage joyeux qui me laisse très admiratif. Mais elle n’est pas doloriste pour autant, je parlerais plutôt d’appétit, et de bravoure. » Chevaleresque Consigny, qui invite à dîner Desplechin et Resnais, sans prévenir l’un ou l’autre. Desplechin : « Resnais, c’est Dieu pour moi. Mais j’étais bien trop timide, terrifié, pour essayer de le rencontrer. Et voilà, grâce à Anne, ça s’est fait tout simplement. Un des moments les plus importants de ma vie. » Gare cependant, la belle peut être hardie jusqu’à l’intransigeance, tâcler le féminisme d’un : « Vivre, c’est aussi difficile pour un homme que pour une femme […]. Jamais je n’aurais voté pour Ségolène Royal au seul motif qu’elle est une femme. »

Elle a grandi « dans un cocon », quatrième enfant d’un inspecteur des finances qui œuvra aux cabinets des ministres Couve de Murville et Chalandon avant de diriger la Monnaie. « On a eu une enfance très heureuse, joyeuse, ma mère nous avait d’ailleurs surnommés, mon frère Thierry et moi, ’les jubilants’. » La mère est croyante, très pratiquante, l’ardente Anne qui a fait toute sa scolarité dans le privé religieux « déteste » aujourd’hui la religion catholique, « hyperdestructrice car avant tout sacrificielle : on apprend qu’il faut laisser les autres exister avant d’exister soi-même ». Mais la mère, à part ça, est « cool ». Elle soutient même les vocations païennes : grâce à elle, amie d’enfance d’un petit-fils de Paul Claudel, Anne, qui rêve de théâtre, passe à 9 ans et avec succès le casting d’un Soulier de satin mis en scène par Jean-Louis Barrault. Ensuite, cours, stages. À 16 ans, Anne réussit l’entrée au Conservatoire national : « J’étais dévorée, j’avais la rage. Et puis je me disais : ’Si tu arrives tôt, il y aura moins de concurrence.’ » La conquérante sort à 17 ans (« prem’s ! ») du Conservatoire, quand le cursus prend généralement trois ans. Et intègre la Comédie-Française en benjamine surdouée. « On me disait que j’étais géniale… Ça a été catastrophique. »

Car voilà : aujourd’hui sur le qui-vive, preneuse de difficulté, Anne Consigny s’est à l’époque assoupie, endormie sur ses lauriers. « J’avais pris la grosse tête, c’en était maladif. » Il y a aussi ce problème de voix, qui ne porte pas. Elle quitte le Français, devient abonnée aux remplacements de comédiennes qui ne partent pas en tournée. Disgrâce. A la fin des années 80, l’ex-princesse décide de reprendre des études, choisit une capacité en droit accessible aux non-bacheliers. Perspective : devenir secrétaire dans un cabinet d’avocat. « J’ai eu l’impression d’être morte, c’était terrible. » Seul réconfort, elle potasse avec Pascale, petite sœur chérie alors en licence de droit — aujourd’hui peintre et décoratrice.

Ensuite, « je ne sais pas exactement comment c’est revenu ». Seul le déclic de son retour en grâce est précis, incarné par Benoît Jacquot dont elle est aujourd’hui séparée très aimablement, avec vacances « tous les quatre ensemble ». « Il était venu filmer Place Royale, une pièce dans laquelle je jouais en parallèle à mes études de droit, je suis tombée amoureuse. Il a dit : ’C’est des conneries, arrête’, j’ai tout laissé tomber. » Petits rôles au théâtre, puis face à la caméra (cinéma, télé) salvatrice qui se fiche des petites voix et dont elle aime le côté cannibale, « qui capte tout ». La percée viendra avec Je ne suis pas là pour être aimé, où, danseuse de tango occasionnelle, elle envoie valser un mariage pour un Jean-Claude, huissier fatigué (Patrick Chesnais). Fluette, discrète, mais portée par la force souveraine du désir, de l’envie. Très très en vie, Anne Consigny.

Paru dans Libération du 29 juin 2010


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