vendredi 11 février 2011 13:21
Assange, hacker au cœur brisé
par Raphael Duizend
tag : WikiLeaks
Julian Assange - Photo Reuters
En 1994, la journaliste Suelette Dreyfus rencontre Julian Assange, alias Mendax, hacker de 22 ans. Après trois années d’enquête à ses côtés, elle publie Underground, dont la traduction en français paraît fin février. L’ouvrage revient sur la trajectoire du jeune Assange et sa découverte de l’informatique, «échappatoire pas trop destructrice à cet enfant désocialisé, surdoué, hors norme et hors tout», écrit Flore Vasseur dans la préface. Octobre 1989. Assange infiltre les réseaux de la Nasa au moment où elle s’apprête à effectuer un lancement. «Lorsque les employés se connectent, ils tombent sur le message suivant : "Worms against nuclear killers. Votre système a été officiellement wanké. Vous parlez d’un temps de paix pour tous mais vous préparez la guerre."» Coût de l’opération pour la Nasa, contrainte de reporter le lancement : près d’un demi-million de dollars. Ces intrusions font rapidement la renommée du groupe d’Assange, la Rebellion internationale, trio phare du hacking mondial, et les sites qu’ils piratent forment «un Who’s Who du complexe militaro-industriel américain». Le futur fondateur de WikiLeaks s’enivre de cette toute-puissance. Alors qu’il a pris possession du système informatique d’une compagnie de télécoms, il s’adresse à un administrateur qui l’a repéré : «J’ai pris le contrôle. Pendant des années, je me suis débattu dans la grisaille. Mais à présent, je vois enfin la lumière. […] ça a été chouette de jouer avec votre système. Nous n’avons causé aucun dégât et avons même amélioré deux ou trois trucs. S’il vous plaît, n’appelez pas la police fédérale.» Narcissisme, goût de la provocation… L’homme aujourd’hui décrié pour son arrogance transparaît déjà. Son culte du secret aussi : «Apiculteur passionné, Mendax possède sa propre ruche. Les abeilles le fascinent. C’est donc avec un plaisir particulier qu’il a sollicité leur aide pour dissimuler ses activités pirates. Des mois durant, il a méticuleusement caché les disquettes dans la ruche.» Undergroung retrace également les moments sombres de Julian Assange, de son enfance tourmentée et vagabonde à son divorce et sa première arrestation, en 1991. «Lorsque les policiers se rendent à son domicile pour l’interpeller, Assange s’exclame : "J’y crois pas. Ma femme vient de me quitter. Vous ne pouvez pas revenir plus tard?"» S’ensuit un des épisodes les plus noirs de sa vie : «Dévasté par l’échec de son mariage et perturbé par la descente de la police, Mendax s’enfonce dans une grave dépression et vit dans une rage dévorante. A la mi-novembre 1991, il est admis à l’hôpital […] L’année qui suit est la pire de sa vie.» Underground est «une tentative d’assemblage d’une personne poussée seule, le cœur brisé, sur la route, cherchant un exutoire à son exigence, à son mépris pour la normalité», écrit Flore Vasseur. Qui montre qu’en 1994, «tout est déjà là, génie et fêlures, fragilité ontologique et désir de toute puissance». Paru dans Libération du 10/02/2011
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