« Assassin’s Creed », le temps des séries
par Olivier Séguret
tags : 3D , Ubisoft , Assassin’s Creed
Ces trois films de douze minutes seront visibles à partir de lundi au cinéma et sur le Net. Photo Ubisoft
Au XXIe siècle, le nerf de la guerre des industries du spectacle ne s’appelle plus dollar : il s’appelle IP, pour Intellectual Property, soit « Propriété intellectuelle », c’est-à-dire une licence. La dernière démonstration en date, et la plus spectaculaire, de cette guerre fut l’acquisition par Disney de l’usine à superhéros Marvel Comics, qui va lui fournir un régiment d’IP déclinables en infinité de produits. Dans le jeu vidéo aussi, l’IP est devenu le graal dont la quête ne finit jamais. La sphère du jeu forme un creuset prolifique où les héros et les univers sont enfantés à cadence élevée, mais toute la difficulté consiste à les inscrire dans le paysage et à les faire vivre dans la durée. Ceci explique pourquoi l’industrie a salué, dans un rare élan d’admiration collective, le très gros succès en 2007 d’une licence que personne n’attendait : Assassin’s Creed, produit par le studio d’origine française Ubisoft et développé par sa prolifique antenne de Montréal. De très bonnes critiques et des ventes excellentes (plus de 8,5 millions d’exemplaires écoulés) ont rendu hommage à un jeu à la fois classique et original, qui projetait le joueur au temps des Croisades. Devant ce succès qui a gonflé son aura et ses bénéfices, Ubisoft a pris conscience d’avoir mis la main sur une pépite. Aujourd’hui, à un mois du lancement du deuxième épisode, Ubisoft s’emploie à en faire une mine d’or. La stratégie retenue est aussi innovante que déstabilisatrice. Avant de sortir son jeu, le buzz organisé par Ubisoft autour d’une série de trois films de douze minutes chacun en dit long sur ses ambitions. Ces films, dont Libération a pu voir les premières images en exclusivité, appartiennent à un registre qui reste à baptiser. Si leur but est assurément promotionnel, ce ne sont en aucun cas des publicités. Ils sont directement liés à l’univers du jeu à venir mais n’en explorent aucun chapitre, s’attachant plutôt à bâtir autour de lui un background historique, incarné et fictionnel. Ils ne cherchent pas non plus à offrir le teaser d’une expérience ludique ; ils souhaitent donner une consistance cinématographique et une profondeur romanesque au récit du jeu, mais hors les murs du jeu lui-même. Ils visent à bâtir un univers de références pour une licence qui n’a pas achevé de construire le sien. A l’œil aussi, les films Assassin’s Lineage, selon leur appellation, offrent une matière nouvelle. Le premier épisode évoque le destin, tragique et sanglant, de celui dont le héros du jeu, et par conséquent le joueur, sera le fils. Des mouvements de caméra paradoxaux et le scintillement des lumières empruntent leurs codes à l’univers du jeu vidéo, mais l’interprétation des acteurs et certains effets de mise en scène imitent le cinéma. Le résultat se cristallise en une matière bizarre et inédite, parfois très belle d’étrangeté dans ses textures, un objet filmique non identifié et perturbant. Plus que son contenu, charpenté dans le vieux bois de l’épopée classique (aventures, trahisons, crimes, vengeances), c’est sa forme qui réveille la curiosité scopique. Cette plastique n’est pas le fruit du hasard mais de technologies élaborées par Ubisoft. Comme les majors de cinéma engagées dans l’animation numérique (Pixar), les grands studios de jeux fabriquent eux-mêmes les outils et moteurs avec lesquels ils élaborent leurs images. Le grand progrès accompli concerne la réduction des temps de fabrication et de calcul, qui permet de tourner des images en 3D quasiment en temps réel, avec une qualité identique à celle du cinéma. « Le meilleur effet de cet allégement est qu’il redonne la main aux réalisateurs, il leur laisse libre champ pour un travail plus en finesse », explique Frédéric Thonet, directeur des opérations CGI (« Computer Generated Images » : les images fabriquées par ordinateurs). L’opération Lineage a toutes les apparences d’une expérimentation in vivo, y compris pour Ubi. Elle servira de test pour ses stratégies futures comme pour celles de ses concurrents. L’horizon d’un long métrage Assassin’s, entièrement produit en interne, se précise, fût-ce vaguement. Ce serait une grande première. Thonet ne le dément pas mais semble miser sur la prochaine génération de consoles : « Aussi bien pour la puissance qu’elles permettront que pour les nouveaux modes de distribution qui seront stabilisés d’ici-là (VOD, consoles online, web tv…), ce sera sans doute le bon moment pour qu’apparaissent de nouvelles pratiques dans ce métier. » Paru dans Libération du 16 octobre 2009
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