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jeudi 13 mai 2010 09:39

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Assayas et Godard : le sermon des hypocrites

par Bruno Icher, Olivier Séguret

tags : VOD , Festival de Cannes

Carlos (sans Tana) - DR

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Olivier Assayas est un cinéaste qui fait du cinéma, et voilà vingt-cinq ans que ça dure. Il est venu présenter ses films à Cannes de nombreuses fois sans que nul ne mette en doute sa qualité de cinéaste ou songe à requalifier ses films en objets audiovisuels non identifiés, malgré l’Eau froide, chapitre de la série collective « Tous les garçons et les filles de leur âge ». Les tracasseries dont le conseil d’administration du Festival (encouragé par un discret lobbysme de la profession) s’est rendu coupable en voulant barrer l’accès de la sélection officielle à Carlos, sous le prétexte que c’était une production télévisuelle, relèvent à bien des égards de la plus hypocrite tartufferie.

On reproche en fait au Carlos d’Assayas d’usurper son statut de film alors qu’il s’agit (aussi) d’une série télé en début de diffusion sur Canal +. Mais n’est-ce pas plutôt le cinéma lui-même qui rejette toujours plus loin de sa périphérie tout objet ne présentant pas les caractéristiques d’une exploitation facile et assurée en salles ? Quels sont aujourd’hui les producteurs ayant le vrai courage de leur métier et capables d’investir dans un projet de film de plus de cinq heures ? Aucun. Où sont les distributeurs et exploitants prêts à s’engager pour permettre à un film d’un tel format de sortir dans des conditions raisonnables ? Nulle part.

Les films de Syberberg, ceux de Rivette des années 70, certains Oliveira des années 80 ne seraient plus possibles aujourd’hui. Non seulement parce que le cinéma n’aurait plus les moyens de les produire, mais parce qu’en plus ils auraient le malheur de ne pas intéresser la télé. C’est sans doute déplorable, mais c’est ainsi. C’est de cette situation qu’un cinéaste comme Assayas tire les leçons en inventant un format de cinéma adapté à l’économie de la télévision. Et les sélectionneurs de Cannes ne font qu’en tirer à leur tour les conséquences.

Jean-Luc Godard, lui, fait du cinéma depuis plus de cinquante ans. Son Film socialisme, sélectionné à Un certain regard, sera projeté à Cannes le 19 mai. Les 17 et 18 mai, les heureux possesseurs d’un écran de télévision et d’une connexion Internet à haut débit pourront découvrir le film avant tout le monde, au tarif de 7 euros. Cette idée vient de Wild Bunch, le distributeur de Godard, avec le plein accord de ce dernier. Le film sera disponible sur la plateforme FilmoTV, filiale du distributeur, qui revendique le caractère promotionnel de l’opération comme une avant-première atomisée dans le salon de ceux qui le décident.

« Quand nous en avons parlé aux exploitants, il n’y a eu aucune réticence de leur part, raconte Brahim Chioua, directeur général de Wild Bunch. Tous étaient d’accord, à part MK2 qui a suspendu sa décision à la condition que cela soit conforme à la législation en vigueur. Et si c’est le cas, ils accueilleront le film dans leurs salles. » Il semble que les hésitations de MK2 s’appuient sur les nouvelles dispositions de la chronologie des médias, redéfinie dans la foulée de la loi Hadopi. Afin d’étoffer l’offre légale, les films sont désormais disponibles en DVD et en téléchargement payant quatre mois après leur sortie en salles, au lieu de six auparavant.

Pour autant, ces réticences sont également symptomatiques de la méfiance des exploitants face à toute évolution susceptible de rogner une part de leur marché. Cette initiative de FilmoTV s’inscrit dans le cadre de l’évolution d’un secteur longtemps dominé par de puissantes plateformes qui occupaient le terrain en focalisant leur offre sur les grosses machines hollywoodiennes ou les comédies françaises à succès.

D’autres acteurs, privilégiant une approche plus cinéphilique, rapprochent l’usage de la vidéo à la demande à celle d’un ciné-club en version numérique. À l’occasion de l’avant-première de Film socialisme, FilmoTV propose ainsi d’autres films de Godard plus difficilement trouvables, comme Une femme est une femme, Passion, Prénom Carmen ou Détective, outre les classiques À bout de souffle, Pierrot le fou ou Alphaville, eux aussi disponibles. « Un film comme celui de Godard est généralement distribué dans 15 à 30 salles en France. Beaucoup de films ont du mal à exister parce qu’ils ne sont pas achetés, reprend Brahim Chioua. Nous savons tous que la vie des films dépend de leur sortie en salles et que leur marge de manœuvre est très réduite. Pour toutes ces raisons, il faut donc probablement chercher des solutions du côté de diffusions alternatives, comme la vidéo à la demande. »

Paru dans Libération du 12 mai 2010


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