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jeudi 10 juin 2010 13:55

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Au Japon, l’animation en réa

par Michel Temman

tags : bande dessinée , animation , piratage , économie , Japon

Summer Wars - DR

De notre correspondant à Tokyo

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La « bulle » du dessin animé nippon a implosé sur l’autel des in-between en révolte. Ainsi appelle-t-on, au Japon, ces petites mains souvent tout juste sorties des écoles d’animation (comme le Tokyo Animator College), recrutées à peu de frais par les studios de dessin animé et très vite chargées de croquer à la chaîne, crayon en main, des plans sur transparents utilisés entre les scènes clés pour parfaire l’illusion du mouvement animé. Car, si les ordinateurs ont envahi le secteur, on vénère encore, au Japon, dans nombre de studios, les plans faits main, gages de sophistication et d’authenticité. C’est le cas au sein du prestigieux Studio Ghibli de Hayao Miyazaki, le père de Totoro et de Ponyo, où la création est manuelle. Locomotive nationale et star, le Studio Ghibli fait figure — avec quelques autres — d’heureux cas à part.

Ailleurs, dans les studios besogneux du pays, la crise menace. Illustration des doutes du secteur, des in-between craquent, parlent à la presse et se plaignent de travailler « 7 jours sur 7, sans repos, jusqu’à pas d’heure, 12 ou 15 heures quotidiennes, parfois 18, sans contrat, sans sécurité sociale, pour un salaire de 80 000 à 100 000 yens [730 à 910 euros, ndlr] ». A qui la faute ? À la conjoncture, répond-on au sein du secteur. « La crise économique a terrassé les budgets publicitaires de plusieurs chaînes de télé privées, qui ont du coup réduit leurs budgets et leurs commandes », explique un professionnel. Quand les chaînes japonaises ne fabriquent pas elles-mêmes leurs propres « anime »… « Sazaé-san [un dessin animé très populaire dans le pays, ndlr] est créé chez nous en interne, depuis trente-cinq ans, et toujours à la main », témoigne Eiko Katsukawa, une responsable de Fuji TV, qui reconnaît que les chaînes nippones diffusent moins d’anime que par le passé — sauf peut-être TV Tokyo.

Summer Wars - DR

Le paradoxe est que, depuis que Miyazaki a décroché en 2002 l’Ours d’or à Berlin pour le Voyage de Chihiro, l’industrie japonaise de l’anime semble ne s’être jamais aussi bien portée. Les films de Miyazaki font tous un tabac. Ponyo sur la falaise, en 2008, fut un hit à 15 milliards de yens (135 millions d’euros). Les licences de Doraemon, Pokémon, Dragon Ball ou Evangélion continuent de cartonner. Le dessin japonais est donc partout, et le pays continue de produire une vingtaine de longs métrages d’animation par an. Mais, fait nouveau, avec des résultats commerciaux contrastés. Certains films, suite à leur échec sur le territoire national, ne connaissent pas de distribution à l’étranger, comme Sky Crawlers de Mamuro Oshii (auteur des remarqués Ghost in the Shell 1 et 2), directement exploité en France en DVD (chez Wild Side Vidéo).

Selon un responsable de la chaîne d’animation nippone AT-X, « les États-Unis absorbent eux aussi moins d’anime japonais, et les ventes de DVD déclinent ». Le jeune public américain est en quête de nouveaux héros, que les studios nippons peinent à leur offrir. Surtout, les ados américains fans de manga téléchargent illégalement le moindre anime japonais. Un casse-tête pour les studios et producteurs nippons, qui réagissent malgré tout. L’an passé, TV Tokyo a conclu une alliance avec le site californien Crunchyroll pour vendre ses anime, sous-titrés, sans être lésé. Le service compte déjà des dizaines de milliers d’abonnés.

Summer Wars - DR

C’est en Asie que la situation est la plus grave. Le piratage chinois (massif), mais aussi coréen, thaïlandais ou indonésien, d’anime copiés et revendus 1 euro pièce, est un fléau. Le manque à gagner des studios japonais atteint des dizaines de millions d’euros par an. « Ce piratage généralisé à l’étranger menace tout le secteur au Japon », prévenait il y a quelques mois un rapport gouvernemental. L’an dernier, le studio japonais Gonzo a annoncé un plan de licenciement sur cinq ans. Ses effectifs vont passer de 130 dessinateurs à 30.

Malgré des succès à intermittence, le secteur vacille, confronté à un véritable désarroi structurel. Il ne parvient plus à aligner le chiffre d’affaires de 2006, exceptionnel, de 200 milliards de yens (1,7 milliard d’euros). « Il y a toujours une demande globale très forte pour les dessins animés japonais, mais notre ancien modèle de création peine à s’adapter », reconnaît-on au sein de l’Association japonaise du dessin animé.

Le salut viendra-t-il de la bande dessinée ? À Tokyo, on le croit. Depuis deux ans, un grand nombre de mangas sont adaptés pour le cinéma d’animation nippon et mondial, jusqu’à Hollywood. Illustration de cet engouement : des chasseurs de têtes américains et chinois enrôlent en douce, au Japon, à coups de salaires alléchants, des dessinateurs surdoués. Pas de quoi remonter le moral des studios tokyoïtes, mais le secteur bouge de nouveau. On parle de « révolution culturelle ». Reste à espérer que les in-between dorment davantage.

Paru dans Libération du 9 juin 2010


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