mardi 11 octobre 2011 18:54
Au cœur de la terreur syrienne
par Isabelle Hanne
tags : documentaire , Arte , Syrie
DR
Syrie, dans l’enfer de la répression
documentaire de Sofia Amara
Arte, ce soir à 20 h 40.
Bruyantes, confuses et surtout pas vraiment contextualisées : depuis mars et le début de la mobilisation en Syrie contre le régime de Bachar al-Assad, seules nous arrivent ces vidéos pixelisées des manifestations, capturées par les contestataires eux-mêmes. Le pays est de plus en plus impraticable pour les journalistes, bloqués aux frontières ou aux aéroports, surveillés par les mukhabarat, membres des services secrets, menacés et parfois même arrêtés. Après sept mois de contestation et 2 900 morts selon l’ONU, Syrie, dans l’enfer de la répression permet de mieux comprendre le quotidien de ce pays fermé aux médias. Réalisé par une journaliste indépendante, Sofia Amara, le documentaire témoigne de l’ampleur de la mobilisation et des crimes commis par le régime. La journaliste française entre en Syrie par la frontière libanaise, début août, avec un visa de tourisme. Pour « noyer le poisson », elle est accompagnée d’une consœur de presse écrite, arabophone comme elle. « Dans ces pays-là, une femme seule est facilement repérable, indique-t-elle à Libération. Alors qu’à deux, on pouvait passer pour des sœurs, des amies qui font du tourisme. » En amont, elle contacte les comités de coordination, ces groupes d’activistes très présents sur le Web qui organisent la mobilisation. En amont aussi, elle fait installer sur son ordinateur un système qui masque son adresse IP. Pour se protéger ainsi que ses contacts : les mukhabarat (la police secrète) sont partout. Elle hésite même à partir sans aucun matériel de tournage : « Les activistes me proposaient leurs caméras spy [dissimulées dans des objets du quotidien, ndlr]. Mais si elles suffisent pour filmer des manifs et les mettre sur Facebook, ce n’est pas le cas pour un documentaire de 52 minutes ! Je suis finalement partie avec une petite caméra HD. » Sofia Amara, prise en charge par les réseaux des comités de coordination sur place, ne reste jamais plus de deux jours au même endroit. De Damas, capitale tétanisée, à Homs, troisième ville du pays, à travers les vitres teintées de la voiture ou carrément à découvert, elle filme la réalité de ceux qui se mobilisent. Réunions clandestines, cyberactivisme, manifestations, enterrements… A Rastan, la journaliste rencontre les « officiers libres », ainsi que s’appellent des cadres de l’armée qui ont fait défection. Selon le documentaire, ce sont les seuls révolutionnaires à être armés ; les autres prônent des actions uniquement pacifiques. Et laïques : aucun des manifestants interrogés dans le documentaire ne revendique une lutte confessionnelle, contrairement à ce qu’affirme Damas. En face, aux côtés des forces de répression syrienne, la journaliste évoque la présence de Gardiens de la révolution iranienne et du Hezbollah libanais.
Après dix jours sur place, Sofia Amara est repérée à l’aéroport de Damas, au moment de son départ. La journaliste raconte, sans préciser comment, avoir préalablement envoyé une copie de ses rushs à l’étranger. Les originaux sur son ordinateur, eux, auraient échappé à la vigilance des autorités syriennes. Et pour avoir réussi l’exploit de quitter le pays après une heure et demie d’interrogatoire, elle dit seulement : « La Syrie, c’est l’empire de l’illogisme, la roulette russe. Ils sont capables d’emprisonner des gens qui n’ont rien à voir avec la contestation, et de laisser filer des activistes. » Syrie, dans l’enfer de la répression confirme le rôle central que joue Internet dans la mobilisation. « Skype et Facebook sont les outils incontournables de la révolution, assure la journaliste. En Syrie, les attroupements sont interdits. Les gens qui se mobilisent ont souvent été repérés par les services secrets et ne peuvent plus circuler librement. » Maigres armes face à un régime capable des pires manipulations médiatiques, qui tire à balles réelles sur les manifestants, torture et achève à l’hôpital. Parmi les Syriens qui ont aidé la journaliste à travailler, l’un a dû rentrer dans la clandestinité ; on est sans nouvelles d’un autre, jeté en prison. Face à la détermination de ces manifestants et une communauté internationale qui commence à hausser le ton, le documentaire montre surtout la brutalité, l’omniscience et l’efficacité de l’appareil répressif de Damas. Paru dans Libération du 11 octobre 2011
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