« Au nom du peuple italien », sans illusion
par Edouard Waintrop
tags : cinéma d’auteur , cinéphilie , le coin du cinéphile , Italie
Extrait de l’affiche du film - DR
Au nom du peuple italien de Dino Risi (1971), avec Ugo Tognazzi et Vittorio Gassman, 103 minutes, Studio Canal, 15 euros.
En 1971, quand ce film sort, les petits juges incorruptibles et pourfendeurs des pouvoirs (politiques et économiques) sont à la mode. Dino Risi lui est un cinéaste qui ne se soumet pas aux idées dans le vent. Cela fait longtemps qu’il a perdu ses illusions sur les idéologies, longtemps que les psychorigides l’insupportent. La confrontation qu’il met en scène entre un magnat de l’industrie et de la construction, antipathique, cynique, corrupteur et un petit juge apparemment honnête, ne sera donc pas convenue. Gassman fait un Lorenzo Santenocito au premier abord effrayant, sorte de cousin du Fanfaron ou de certains Monstres, ne respectant aucune loi, méprisant la bureaucratie, la justice, la police, la morale, pollueur, fabriquant de maisons illégales, prêt à éliminer tout ce qui le gène, même son père. Il a d’ailleurs cette phrase : « Entre la pitié et le pouvoir, il faut choisir ». Il a choisi. Une très jolie jeune fille meurt. Elle a trop de traces de coups sur le visage et sur les jambes, trop de drogue dans les viscères pour que ce soit considéré comme une mort naturelle. En plus, cette demi-mondaine de haut vol semblait connaître Santenocito. Le juge Bonifazi, qui déteste l’industriel, le soupçonne vite du meurtre. Commence alors un jeu du chat et de la souris entre le grand bourgeois, d’abord sûr de son fait et de son pouvoir, et ce juge que l’on ne peut acheter. Mais qui est aussi et surtout un idéologue. Nous le comprenons très vite quand nous le surprenons au réveil avec, sur son lit, Il Manifesto et L’Unita, les deux journaux communistes. Sur une plage après une escapade où il a essayé tour à tour d’acheter puis de séduire le magistrat, Santenocito lui reprochera ses a priori. Cette dénonciation, « vous êtes idéologique », est un moment clé de ce film. Risi, l’ancien psychiatre, n’a jamais été militant. S’il en a jamais eu, il a vite perdu ses illusions. Il ne croit pas à l’idéologie. Il pense même que c’est une plaie absolue. Et en effet si Santenocito est un type imbuvable, Bonifazi est dangereux, étriqué. C’est un type ennuyeux et un ancien cocu. Ce que Risi montre dans une scène étonnante. Le réalisateur a d’ailleurs le chic pour multiplier les incises. Le portrait qu’il y fait alors de l’Italie est dévastateur. Les palais de justice s’effondrent, les maisons et les routes aussi. Les plages sont recouvertes d’ordures. Les tifosi (supporters) sont cinglés. La société semble proche de l’asphyxie. Quand Risi s’en prend aux petits juges, il ne s’agit donc pas de défendre l’ordre établi. Au contraire, Bonifazi, qu’il prend vite comme cible, est l’autre face d’un ordre injuste. Faut-il rajouter que la qualité de l’interprétation est exceptionnelle ? Avec un Vittorio Gassman extraverti et brillantissime, et un Ugo Tognazzi sobre et sombre, formidable. Ah que le cinéma italien était beau quand Risi et ces deux-là travaillaient ensemble !
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