mardi 25 novembre 2008 11:30
Audiovisuel, Sarkozy impose sa loi
L’Assemblée nationale entame aujourd’hui l’examen du projet de loi sur l’audiovisuel sans pub. Les salariés de ses entreprises, en grève, dénoncent les menaces sur le secteur. Les chaînes privées sont les gagnantes de la loi.
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tags : politique , publicité , France Télévisions , loi sur l’audiovisuel
A l’Elysée en octobre 2007. Photo Sébastien Calvet
Les syndicats de France Télévisions parlent de « tabassage en règle », de « mort annoncée ». Dans les hauteurs plus feutrées de la présidence, « on en a ras le bol », mais le constat est le même : c’est colère et rage à tous les étages. Depuis le 8 janvier et l’annonce de la suppression de la pub, France Télévisions est une cocotte-minute et aujourd’hui, un furieux jet de vapeur va s’en échapper : grève monstre à prévoir dans tout l’audiovisuel public, depuis France Télévisions, jusqu’à Radio France, en passant par la régie publicitaire bientôt désœuvrée. Tous se retrouveront (à partir de midi) à la manifestation parisienne, entre tour Eiffel et Assemblée nationale. Car c’est là qu’à partir de cet après-midi va se nouer le sort de l’audiovisuel public. Le visage du paysage audiovisuel français (PAF) en sortira transfiguré : la fin de la pub, après 20 heures dans un premier temps, sur France Télévisions et, en face, des chaînes privées, TF1 en tête, réalisant leur vieux fantasme de pouvoir accueillir toujours plus de réclames. En face, des voix s’élèvent : d’anciens membres « trahis » de la commission Copé qui a dessiné les contours de la réforme, du PS et de François Bayrou qui qualifie la loi de « régression […] insupportable ». C’est que jamais une loi n’avait autant bouleversé le PAF, depuis la privatisation de TF1 par la droite au pouvoir en 1987. Plus de vingt ans après, allant jusqu’à décider de désormais nommer –et révoquer– lui-même les présidents de l’audiovisuel public, Nicolas Sarkozy fait sa loi dans le PAF. D’une dépendance l’autre... En décidant tout à trac de supprimer la pub sur France Télévisions, Nicolas Sarkozy a refermé un à un tous les verrous de ce qui ressemble fort à un piège pour le service public. Le 5 janvier 2009, une fois la loi promulguée, France Télévisions n’aura plus de pub après 20 heures, certes. Mais en échange, elle sera placée sous triple tutelle : financière, politique et éditoriale. Décryptage des principaux changements. On devrait s’empoigner sévère à son sujet à la chambre basse cette semaine : le financement. Pour 2009, c’est 450 millions que représente le manque à gagner de la pub après 20 heures. Une somme a minima qui n’inclut même pas le financement de nouveaux programmes à la place des défuntes pubs. En juin, Nicolas Sarkozy avait arbitré, repoussant toute augmentation de la redevanc e : les 450 millions proviendraient de deux taxes. Une de 3 % sur les recettes pub des télés privées supposée rapporter 80 millions, laquelle a déjà été divisée en deux par l’UMP, eu égard aux malheurs publicitaires de TF1 et de M6. Et une autre de 0,9 % sur le chiffre d’affaires des opérateurs télécoms pour atteindre la somme de 370 millions. C’est le Nouveau Centre qui est venu à leur secours en instaurant une taxe progressive selon le chiffre d’affaires. Problème : les 450 millions d’euros ont été garantis sur le principe dans la loi, et sur le montant dans la loi de finances. Où trouver la différence ? L’Etat va -t-il mettre la main au portefeuille en ces temps économiquement instables ? A l’heure où s’écrivent ces lignes, le financement de France Télévisions est en partie inconnu. De toute façon, ces taxes ne doivent pas être directement reversées à France Télévisions, mais au budget de l’Etat qui ensuite les reverse à la télé publique. Une dépendance économique qui laisse planer tous les doutes : combien de temps l’Etat mettra-t-il à trouver que la télé publique est trop chère ? Comme si ça ne suffisait pas pour avoir France Télévisions à sa botte, en juin Sarkozy lançait une bombe : désormais le président de France Télévisions ne serait plus nommé par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) mais directement par l’exécutif, à savoir bibi Sarkozy. Certes, le CSA et des commissions parlementaires devront donner leur avis, mais tout ce beau monde étant de droite, ça ne devrait pas leur poser de problème. Un mode de nomination qui a fait grincer jusque dans les rangs de l’UMP et devrait faire tonner l’Assemblée nationale. Mieux, cette nomination s’accompagne d’une révocation sur le même mode. Autant dire que l’actuel locataire de France Télévisions Patrick de Carolis, même s’il doit aller au bout de son mandat en 2010, aura une épée de Damoclès appelée Sarkozy au-dessus de sa tête. Dépendance éditoriale enfin. L’Etat a profité de la nouvelle loi pour revoir le cahier des charges de la télé publique soit, comme dans un manuel d’histoire, les programmes que doit aborder France Télévisions. Et le gouvernement est allé très loin dans la définition des missions, insistant sur des sujets qui lui sont chers comme le développement durable ou l’Europe, au grand dam des personnels qui redoutent de voir l’Etat se faire directeur des programmes. Plus prosaïquement, concernant France 3, le cahier des charges ne mentionne que sa vocation régionale, en oubliant la rédaction nationale qui fabrique trois journaux quotidiens. Un oubli volontaire ? Mais où Nicolas Sarkozy a-t-il donc pêché cette histoire de suppression de la pub sur France Télévisions ? A gauche ? Chez Alain Minc ? Non, à TF1 ! Fin 2007, comme elle le fait régulièrement en bonne lobbyiste, la Une adressait un livre blanc aux pouvoirs publics où elle suggérait, oh, trois fois rien, une idée comme ça, en passant, de sucrer la pub sur la télé publique... Le 8 janvier 2008, TF1 voit son vœu exaucé, son action grimpe en flèche. Mais onze mois plus tard, c’est carrément royal au bar, pour les chaînes privées. Sous le prétexte de transposer en France une directive européenne sur les médias, le gouvernement régale. C’est inscrit dans la loi qui se discute à partir d’aujourd’hui, les chaînes privées auront désormais droit à une deuxième coupure publicitaire dans les films de cinéma et les fictions. Faut bien ça pour accueillir la pub perdue de France Télévisions. Et puis tiens, au passage, un décret autorisera, et ce dès le 1er janvier, le passage de six à neuf minutes de pub par heure, ainsi qu’une modification du système de calcul avec cette conséquence : TF1, M6 et consorts pourront bourrer de réclames les carrefours stratégiques d’audience, entre 20h30 et 21heures. En guise d’emballage du cadeau, le gouvernement accorde également aux chaînes privées le placement de produits, une technique publicitaire courante dans les séries américaines : les héros des fictions pourront garer leur voiture pile devant la caméra et arborer le logo du constructeur en plein dans l’écran puisque Renault ou BMW auront payé pour. Au total, le pactole espéré est colossal : c’est un milliard d’euros que les chaînes privées peuvent attendre de cette libéralisation de la pub. Oui mais voilà : les chaînes de la TNT sont venues entretemps rogner considérablement l’audience des chaînes privées historiques. La semaine dernière, TF1 réunissait péniblement 26,3 % de l’audience télé alors qu’elle trustait plus du tiers il y a à peine deux ans. Au passage, la Une continue dans le même temps d’accaparer plus de la moitié du marché publicitaire télévisé, mais qu’importe : les chaînes privées se lamentent à l’idée de devoir s’acquitter d’une taxe de 3 % de leurs recettes publicitaires, tout ça pour payer la télé publique. Tel drame ne pouvait rester impuni et hop, l’UMP propose un amendement à la loi : on divise la taxe par deux ! Et l’amendement est véritablement taillé sur mesure pour les grandes chaînes : elles s’acquitteront d’une taxe de 1,5 % si leurs revenus publicitaires n’augmentent pas, tandis que les chaînes de la TNT, à l’économie encore balbutiante, paieront plein pot parce qu’elles sont en pleine croissance. Plus croquignolet encore, cet amendement –toujours l’œuvre de l’UMP– qui prévoit des programmes de remplacement des pubs sur France Télévisions : « Les créneaux libérés par les messages publicitaires sur les chaînes publiques seront dédiés à la diffusion de spots ayant pour thèmes : l’éducation sanitaire et sociale, le développement durable, l’instruction civique et citoyenne et l’Union européenne. » Et à quelle heure ? « Des heures de forte audience (tel que le créneau précédent le programme de première partie de soirée –entre 20h30 et 21heures) », précisent les élus de la majorité. Oui, tout juste pendant les tunnels publicitaires des chaînes privées. S’agirait pas que, démarrant à 20h35, les soirées de France Télévisions fassent de l’ombre aux amis du Président.Le public sacrifié
Le privé dorloté
Il y a 1 réaction à cet article.
Lire les réactions.Réagir à cet article.
Partager cet article
Partager Tweet
Actualit
Lib.fr
Chronophage
Q - Compressing the Heart
« Vous vous réveillez dans un monde différent, après qu’une créature étrange a volé votre cœur. »
Dixit
« C’est un peu comme si vous rajoutiez des dizaines de bières sur le plateau d’un serveur : au bout d’un moment, il tombe. »
De saison
L’hommage de Google à François Truffaut
François Truffaut aurait eu 80 ans ce 6 février 2012. Google en fait donc son Doodle du jour.

