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mercredi 24 décembre 2008 11:44

  • cinéma

« Australia », un mauvais goût dans le bush

Nausée. Mélo à la naïveté confondante par le réalisateur de « Moulin Rouge ! ».

par Didier Péron

DR

Australia, de Baz Luhrmann, avec Nicole Kidman, Hugh Jackman, David Gulpilil... 2h35.

La crise économique devrait, selon toute vraisemblance, obliger (presque) tout le monde à se serrer la ceinture en faisant baisser de quelques crans le niveau calorique des habituelles agapes à la bûche de homards aux marrons glacés (et son coulis de boudin blanc). Ceux qui auront donc échappé à la nausée et qui ne peuvent se passer de cette délicieuse stase de saturation dégoûtée, pourront toujours se ruer, la langue pendue, sur Australia, 2h35 de gavage d’oie romantico-exotique à tomber raide mort.

Annoncé comme le film le plus cher jamais tourné en Australie (130 millions de dollars, dont 40 millions de la poche du ministère du Tourisme, donc du contribuable), le nouveau film de Baz ­Luhrmann (Roméo + Juliette, Moulin Rouge !...) se propose de nous plonger dans un immense chromo de romantisme échevelé, une sorte de relecture d’Autant en emporte le vent et d’Out of Africa mâtinée de Lawrence d’Arabie et de Crocodile Dundee. « Luhrmann est attiré par le kitsch aussi sûrement que l’ours par le miel », écrit David Denby dans le New Yorker, et « le dévouement de Luhrmann aux clichés est devenu si absolu qu’il confine au génie », ajoute Dana Stevens sur le site Slate.

Australia est en effet d’une naïveté confondante, comme si le cinéaste postulait un spectateur qui n’aurait jamais vu un seul film de sa vie. Ce n’est pas toujours un défaut, la naïveté, on peut parfois l’apprécier mais pas dans un film ambitieux qui veut traiter, par-delà l’idylle entre deux tempéraments a priori inconciliables (l’aristocrate anglaise Lady Ashley et un conducteur de bétail, « le Drover »), des relations torves entre colons blancs et aborigènes dans les années 40. Le troisième personnage important, et narrateur du film, est un jeune métis de 13 ans, moitié blanc, moitié aborigène, Nullah. Ayant perdu ses parents, il devient le protégé d’Ashley et du Drover et fait route avec eux et un ­troupeau de 1 500 têtes de bétails (en large partie dessiné en numérique) entre le ranch de Kimberley et la ville portuaire du Darwin.

Pour ce faire, il faut traverser, en plein cagnard, des paysages désertiques qui évoquent les étendues de l’Ouest américain. Sous ces latitudes, nulle attaque de Peaux-Rouges à l’excitante sauvagerie, mais des apparitions chorégraphiques de King Georges, grand-père tribal de Nullah, ­peinturluré et doué de pouvoirs surnaturels que la bande-son enveloppe du didgeridoo de rigueur.

Le projet Australia devait servir de véhicule de luxe à Nicole Kidman, 41 ans, qui, après plusieurs échecs au box-office, cherche un second souffle. Elle ne parvient jamais ici à trouver le ton juste entre comédie et sentiment pour interpréter cette riche anglaise tirée à quatre épingles qui devient, du jour au lendemain, une femme-vachère écumant le bush toujours impeccablement coiffée, maquillée et hydratée.

Le score décevant du film aux Etats-Unis prouve qu’elle n’a pas fait le bon choix pour se re-hisser dans le top 10 des actrices les plus cotées d’Hollywood.

De manière moins frivole, le film entend aussi fournir à l’Australie une épopée grandiose qui scelle le destin commun des Blancs et des aborigènes dans la continuité de la politique de réconciliation nationale lancée en 1996 par le Premier ministre John Howard et qui a abouti en février dernier à des excuses officielles pour les injustices subies par le peuple autochtone à l’arrivée des Anglais (essentiellement des repris de justice) il y a deux siècles.

L’enfant Nullah et le grand-père King Georges sont donc les emblèmes de cette ­culture indigène que Luhrmann entend rehausser en lui donnant les atours d’une pensée magique, transcendant le mercantilisme et la brutalité des Blancs. Mais pour le film, les Aborigènes restent des figurants au service des patrons blancs et à l’image, ils font, au même titre que les kangourous, office d’intéressants éléments décoratifs dans le paysage.

Curieusement, le moment du récit qui illustre l’ultime forcing du Drover contre le racisme anti-indigènes a lieu après le bombardement nippon sur Darwin, quand il entre dans un bar détruit pour boire un whisky avec un compagnon de couleur, censé, selon l’usage, rester à la porte. Quand on sait les ravages de l’alcoolisme sur la communauté aborigène, on peut trouver la séquence pour le moins maladroite (ou malvenue) dans son éloquence égalitaire. Elle résume bien, au demeurant, le sentiment de sottise ruineuse qui s’exhale de chaque plan et d’une happy end imposée au cinéaste par le studio après des projections-test négatives.

Paru dans Libération du 24 décembre 2008


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