dimanche 14 décembre 2008 12:42
Aux pieux, la télé
« Le Jour du Seigneur », le rendez-vous catholique de France 2, fête ses 60 ans. « Libération » en profite pour ramèner les brebis égarées sur le chemin des émissions religieuses
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tag : religion
Crédits : Laurent Troude
« Nous attendons de la télévision des conséquences de la plus haute portée. » A qui doit-on ce lumineux manifeste ? a) L’UMP Frédéric Lefebvre ; b) Benjamin Castaldi, c) Pie XII. Gagné, nos agneaux, c’est ce vieil Eugenio qui, en 1949 et pour la première fois dans l’histoire de la chrétienté, s’adressait à ses ouailles via la télé. Mais tout a démarré le 25 décembre 1948. Ce jour-là, à minuit, naquit le divin enfant qui, depuis 60 ans, fait de nos dimanches matins sur France 2 une joie sans égale : le Jour du Seigneur . Vous pensiez échapper à l’anniv de la plus vieille émission de la télé ? Mécréants ! Impies ! Libertins ! Vous êtes condamnés à la lecture éternelle de cet article. Comme disait Sista Emmanuelle, yallah ! D’accord, c’est bientôt Noël mais de là à se promener en robe en tenant un gros livre tout doré à bout de bras… L’homme en robe s’en moque qui continue sa petite balade avec son bouquin bling-bling, le pose sur une table en pierre et le touche du front. Dans cette étrange bâtisse toute d’arcs et de vitraux, l’ambiance est au top : l’assistance – mères à bandeaux, petites filles à chouchous – chante un truc qui fait « Joie sur la terre et gloire à Dieu » tandis qu’un orchestre de flûtiaux se la donne à fond. Silence. Le type en robe dit : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… » Et la salle d’enchaîner aussi sec : « Amen. » Punaise, ils connaissent les paroles par cœur ! C’est quelque chose, la messe en direct… Dimanche dernier, on était à l’église de Châtenay-Malabry et c’est ainsi chaque dimanche à 10 h 55 sur France 2. Mais revenons à nos brebis. L’homme en robe nous parle : « Bienvenue à vous tous aussi qui nous regardez et allez prier avec nous devant votre écran de télévision. » Tout le monde se remet à chanter. Un peu faux : « Alléluia, aaaalleeeluia. » La voix off nous informe que, ce matin, le père Alexis Baquet assure la prédication. Il se lance : « Certains pensent à la neige, et même au ski… » Bizarre. Et notre nouvel ami de faire l’analogie entre la conversion à ski « avec le ski bien parallèle » et la conversion religieuse. Wouah, Alex, c’est le Jamel Comedy Club ton truc. Le Jour du Seigneur, ce n’est pas que le Saint-Frusquin de la messe. Les cathos prennent la parole dès 10 h 30 avec, en alternance un docu et un magazine, et, une fois la messe dite, on enchaîne avec un court module, la Minute, un genre de liturgie pour les nuls, sur fond de très jolis petits nuages d’où dardent des rayons de soleil (enfin, c’est peut-être la lumière divine). Enfin la session se termine par C’est aussi de l’info, un débat sur l’actualité entre curés et journalistes de la Croix. Résultat, oui, 1 h 30 de bondieuseries sur lesquelles veille Laure Baudouin, en charge des émissions religieuses à France 2. « Mon rôle est spécial, explique-t-elle, je n’ai pas le droit d’intervenir sur les contenus, juste vérifier que de grosses bêtises ne soient pas dites. » L’invective interreligionnaire est ainsi fortement déconseillée. Son rôle est également « politique » : « Je suis en relation avec le Bureau des cultes au ministère de l’Intérieur ; je n’ai encore jamais eu de souci mais il faut, à chaque changement de producteur, l’assentiment de l’Intérieur ». C’est France Télévisions qui finance toutes les émissions, sauf le Jour du Seigneur dont la moitié du budget provient des dons des catholiques. Coût total, indique France Télévisions : 6,3 millions d’euros par an. Pour une audience faiblarde vu l’horaire – en face de Téléfoot – et le peu de foi de nos concitoyens : 800 000 téléspectateurs. Hé oui, c’est à la vieille Mitte (à ne pas confondre avec la vieille mitre) que l’on doit la retransmission de la messe à la télé qui, en 1948, balbutie et a besoin de programmes. C’est là qu’intervient Raymond Pichard, dominicain de son état, qui, comme le raconte le docu de Jean-René Bouyer (1), propose à François Mitterrand, alors secrétaire d’Etat à l’information, de diffuser la messe de minuit. Ses arguments ? C’est un spectacle d’une heure, et pas cher. Bing, le 25 décembre 1948, la RTF diffuse la messe en direct de Notre-Dame, un casse-tête technique à l’époque. Rapidement, on passe des autels portatifs dépliés rue Cognacq-Jay à un studio-église dans un couvent dominicain. Aujourd’hui, Arnaud de Coral, un autre dominicain,dirige le Comité français de radiotélévision qui produit l’émission. Pourquoi les dominicains ? « On a le virus des médias, explique-t-il, c’est dans notre code génétique, on veut transcrire la foi dans un langage compréhensible. » Et dès lundi, le Jour du Seigneur joue les e-missionnaires en lançant une web-tv. Les voies du Jour du Seigneur sont impénétrables et dans les années 50, l’émission s’abstient de parler de l’abbé Pierre ou des prêtres ouvriers, pas en odeur de sainteté. Pourtant, avec Vatican II en 1965, le Jour du Seigneur a son mai 1968, et quand arrive le vrai mai 1968, c’est la fête de la chasuble. « A ce moment-là, raconte Coral, le Jour du Seigneurparticipe au mouvement d’anticipation de la société. » Un sujet sur une abbaye où l’on lit du Lénine fait du foin, mais il y a pis car le Jour du Seigneur a son enfer de sujets censurés, par l’ORTF, le gouvernement ou l’épiscopat. Comment respecter l’homme face aux exigences du profit ? Caviardé. Science et foi ? Couic. En 1977, l’interview de la présidente d’Amnesty international est trappée. Scandale. Pour autant, le Jour du Seigneur reste bien loin des sujets qui fâchent : « Je n’irai pas par exemple sur la vie affective du clergé », dit Corral. Si l’épiscopat n’a plus de droit de regard, le producteur s’est déjà fait tirer les oreilles. Pour une messe au cirque Pinder avec des trapézistes en petites tenues. Et une autre sur une plage où une femme danse près de l’autel : « Quand le corps bouge trop, ça ne plaît pas. » Là, on sent que l’overdose de cathos vous guette. Qu’à cela ne tienne, on a d’autres bondieuseries en magasin : protestants (depuis 1955), religion juive (1962), chrétiens orientaux (1965), musulmans (1983) et bouddhistes (1997). Et d’autres veulent leur part du catho : les Témoins de Jéhovah, en vain, et les francs-maçons. Ils pourraient bientôt décrocher leur émission, à la faveur du nouveau cahier des charges de France Télévisions qui englobe aussi la spiritualité. En attendant, le dimanche, c’est un monde pieux qui fait la queue-leu-leu. La semaine dernière, Foi et traditions des chrétiens orientaux se penchait sur le cas de ses adeptes du Sud-Liban. On a eu aussi Judaïca où Josy Eisenberg, en poste depuis des lustres, a relayé l’appel pour la tsédaka, une campagne de dons, non sans glisser quelques blagues juives. Moins déconnant, Islam invitait, autour du présentateur Ghaleb Bencheikh, des théologiens à nous expliquer le sens du pèlerinage à La Mecque. Tandis que Présence protestante se consacrait à un érudit portrait de Karl Barth (qui « commence à glisser de cette dialectique altière qui vise trop vite la rédemption par la verticalité d’une différence absolue vers un réengagement éthique », ouf). Ne pas oublier Sagesses bouddhistes qui, dimanche dernier, nous contait la retraite de ses adeptes. « Trois ans à méditer,explique la présentatrice,et à recevoir l’enseignement du boudin. » Rhôôô, d’accord, du Bouddha. Si on peut même plus rigoler avec les religions…
(1) Chaque dimanche… depuis soixante ans, diffusé dans le Jour du Seigneur le 25 décembre. Paru dans Libération du 13 décembre 2008What a messe !
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