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lundi 25 octobre 2010 11:09

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Avec view sur la vie

par Marie Lechner

tags : art numérique , Google Street View

Installation de Jon Rafman - DR

« Je n’ai pas une seule photo d’elle, alors que nous avons passé notre jeunesse ensemble, à parcourir le monde. » Le narrateur du film You the World and I, qui se déploie sur le globe virtuel Google Earth, déplore n’avoir aucune trace de cette amie qui refusait obstinément de se laisser prendre en photo. Puis se souvient que, lors d’un séjour sur la côte italienne, la voiture Google était en maraude. Il sillonne comme un forcené Google Street View et finit par la trouver. Une photo floutée d’une jeune femme de dos, face à la mer, qui rappelle ces clichés de famille passés, empreints de nostalgie. L’image qui a inspiré cette intrigante fiction, l’artiste montréalais Jon Rafman l’a effectivement trouvée sur Street View.

Ces photos prises automatiquement par des voitures Google le fascine. En 2009, Rafman a collectionné une étonnante série de captures d’écrans extraites des vues panoramiques de Street View pour le blog Art Fag City, intitulé « Nine Eyes of Google Street View ». « Au début, j’étais attiré par l’esthétique amateur de ces images brutes, écrit Rafman, Street View évoquait cette urgence que je ressentais dans la photographie de rue ancienne. Avec son regard supposé neutre, la photographie Street View a une qualité spontanée qui n’est pas altérée par la sensibilité ou les arrière-pensée d’un photographe humain. » Une vraie photographie documentaire, donc, capturant des fragments de réalité débarrassés de toute intention culturelle. Tous les 10 à 20 mètres, les neuf appareils photo enregistrent automatiquement ce qui passe dans leur champ puis un logiciel assemble les images pour en faire des panoramiques, d’où Rafman extrait différentes sélections, faisant référence à l’histoire de la photographie ou critiquant le mode de représentation de la vie moderne formaté par Google.

9 eyes - DR

Certaines captures évoquent le réalisme brutal de la vie urbaine, réminiscence du travail des photographes de rue américains (comme cet homme armé d’un fusil d’assaut dans les rues d’une ville du Dakota), des scènes de crimes, des incendies mais aussi des instantanés façon carte postale, tel ce baiser volé rue de la Huchette à Paris, qui évoque Doisneau, capturant ce que Cartier-Bresson appelait « l’instant décisif ». Ou encore cet homme entraperçu par la porte entrebâillée d’une pissotière rue du Faubourg-du-Temple, qui rappelle à Rafman les mises en scène du Canadien Jeff Wall. Sa collection recèle des vues inespérées, tel cet arc-en-ciel formant une arche autour d’une route déserte de l’Iowa ou ces paysages psychédéliques provenant d’erreurs de caméra.

Si Street View propose une variété de styles, c’est dans une grammaire visuelle qui lui est propre, dictée par le mode de production de l’image : les visages floutés (façon photos volées de paparazzi), la texture numérique et une perception faussée de profondeur, analyse Rafman. Par ailleurs observe-t-il, si nous avons une chance égale d’être photographié par la machine, en réalité, ce sont souvent les pauvres, les marginaux, les prostituées qui tombent dans l’œil de Google. Cet œil intrusif provoque d’ailleurs, à son passage, des doigts d’honneur quand ce ne sont pas des culs, des mains qui recouvrent le visage et des têtes qui se baissent.

« Bien que l’image soit obtenue par un appareil photo automatique, estime l’artiste, le spectateur ne peut s’empêcher d’interpréter l’image, et d’y chercher du sens. » Or Street View enregistre tout sans accorder de signification à rien, observant le monde d’un regard détaché et indifférent. « Nous sommes bombardés d’impressions fragmentées, noyés sous les données, mais souvent nous voyons trop de choses sans rien en retenir », constate l’artiste qui questionne la prétention impérialiste de Google à ordonnancer l’information pour nous, fixant le cadre de nos connaissances et perceptions.

Paru dans Libération du 23/10/10


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