mardi 21 octobre 2008 11:33
Bayoullywood
Cinéma. Outre l’aspect lucratif, l’abondance de tournages en Louisiane redore le blason d’un Etat dévasté.
par Bruno Icher
tag : série
Depuis 2002, la Louisiane a mis en place des crédits d’impôts pour inciter les tournages à la Nouvelle-Orléans. Photo DR
Envoyé spécial à la Nouvelle-Orléans
La somptueuse bâtisse coloniale a connu des jours meilleurs. Juste après la Guerre de Sécession, elle abritait la famille d’un planteur de coton dont la propriété s’étendait sur des dizaines d’hectares, du bayou jusqu’aux faubourgs de la Nouvelle-Orléans. Aujourd’hui, la façade écaillée et le vieil escalier monumental un peu de guinguois lui donnent des allures de manoir hanté. Le décor parfait pour les producteurs de Night of the Demons qui ont loué l’endroit pour y tourner, comme son titre l’indique, leur série B bien saignante. Dans la chaleur de cette nuit d’octobre, tout le voisinage est rassemblé pour regarder une actrice en haillons se précipiter à plusieurs reprises du balcon du premier étage, une corde au cou. Elle chute lourdement, la corde se tend, ses jambes sont agitées de spasmes puis son corps immobile se balance doucement et... « Coupez ! On la garde ! » hurle Jace Anderson, le réalisateur. Greg McKay est le producteur exécutif de Night of the Demons. Habituellement, il travaille à Los Angeles et c’est la première fois qu’il met les pieds à la Nouvelle-Orléans. Sans doute pas la dernière. « Il y a une très bonne ambiance, le site de tournage est fantastique, les gens de l’équipe, compétents. Et puis le programme d’incitation fiscale est particulièrement intéressant. » Depuis 2002, la Louisiane a en effet mis en place un système de crédits d’impôts pour inviter les producteurs de cinéma à dépenser leur bel argent à la Nouvelle-Orléans, à Baton Rouge, à Shreveport ou ailleurs dans l’Etat sudiste. « Les producteurs peuvent obtenir des crédits d’impôts à hauteur de 25 % du budget global du film et jusqu’à 35 % si des résidents de Louisiane sont embauchés », explique Jennifer Day, responsable de ce programme à la municipalité de la Nouvelle-Orléans. « L’idée est évidemment d’attirer ces projets qui drainent beaucoup d’argent afin d’en faire profiter des entreprises d’ici dans tous les secteurs : l’hôtellerie évidemment, mais aussi le bâtiment, l’alimentation, les transports... Surtout, nous cherchons à ce que, peu à peu, des professionnels de Louisiane, spécialisés dans tous les secteurs de l’industrie du cinéma, puissent avoir la certitude de trouver régulièrement du travail près de chez eux. » Comme David Burl Jr : ce jeune costaud du bayou est assistant de production et ce programme est une aubaine. « Je suis revenu en Louisiane dès que j’ai pu y trouver du travail. Après Night of the Demons, j’enchaîne sur un job à New York puis retour à la Nouvelle-Orléans pour un autre film. C’est génial. Je suis sûr que le cinéma va sauver cette ville. » De fait, depuis le lancement du programme, les tournages s’enchaînent, en dépit de la longue parenthèse Katrina. Des films modestes mais aussi des séries comme True Blood d’Alan Ball, le créateur de Six Feet Under, série actuellement diffusée sur HBO, et quelques gros budgets dont le nombre ne cesse d’augmenter d’année en année. En 2008, la Louisiane, et plus particulièrement la Nouvelle-Orléans ont accueilli I Love You Phillip Morris de Glenn Ficarra et John Recca, avec Jim Carrey et Ewan McGregor, Hurricane Season de Tim Story dans lequel Forrest Whitaker interprète le rôle d’un entraîneur de basket qui réunit ses anciens joueurs dispersés dans tous le pays après la catastrophe d’août 2005, ou l’Etrange Cas de Benjamin Button de David Fincher, avec Brad Pitt qui, lors de son séjour, a lancé sa fondation Make It Right afin de lever des fonds pour la reconstruction du Lower Ninth Ward, le quartier le plus touché par Katrina. « A la Nouvelle-Orléans, il y a à la fois un avant et un après Katrina, mais aussi un avant et un après ce programme d’incitation fiscale », affirme Michael Arrata, 42 ans, acteur et producteur né à la Nouvelle-Orléans. « Il ne fait aucun doute que les producteurs, américains ou étrangers, sont venus en Louisiane pour des motifs économiques. Mais bon nombre de ces projets sont aussi liés à l’enjeu politique et culturel qu’est devenue la Nouvelle-Orléans depuis 2005. Et le résultat est là. A titre personnel, en tant qu’acteur ou producteur, j’ai trois ou quatre projets qui se concrétisent chaque année et il m’arrive désormais de refuser des propositions, ce qui me vaut la jalousie de pas mal de copains en Californie. » L’avenir se présente bien et, en ce mois d’octobre, les tournages reprennent de plus belle après l’interruption estivale. D’un commun accord, les compagnies américaines d’assurance ont entériné la date du 30 septembre comme la fin officielle de la saison des ouragans et, à partir de cette échéance, elles couvrent donc les tournages à un tarif décent. En ce moment, dans les hôtels chics du French Quarter, on peut croiser Olivier Dahan qui s’apprête à tourner les premiers plans de son nouveau film, My Own Love Song, produit par la maison française Légende. Les acteurs sont là aussi, Renée Zellweger et Forrest Whitaker qui, décidément, ne quitte plus la Louisiane. L’an prochain, il sera encore là pour son premier film en tant que réalisateur, It’s a Wonderful World, une biographie de Louis Armstrong, l’icône locale qu’il interprétera. Encore une fois, c’est un producteur français qui est derrière ce projet, l’Europa Corp de Luc Besson. Une forme de continuité pour le contingent français, après le pionnier Little Bear qui avait produit, en 2007, le film de Bertrand Tavernier, Dans la brume électrique, adaptation d’un roman de James Lee Burke, un enfant du pays, avec Tommy Lee Jones dans le rôle du détective cajun Dave Robicheaux. « Cela rend beaucoup de gens fiers de leur ville qu’ils pensaient fichue », reprend Michael Arata. « Depuis moins d’un an, la Nouvelle-Orléans ressemble enfin à ce qu’elle était avant Katrina et je suis sûr que le cinéma y est pour beaucoup. Quand Ray, le film de Taylord Hackford sur la vie de Ray Charles, a obtenu ses deux oscars, nous étions tous ravis, juste parce qu’il avait été tourné ici. » S’il est difficile de trouver ici la moindre fausse note sur ce programme d’incitation fiscale, quelques sénateurs sont récemment montés au créneau pour épingler ce système. C’est que d’autres Etats ont emboîté le pas à la Louisiane, notamment le Nouveau Mexique, où a été tourné No Country For Old Men des frères Coen, mais aussi le Michigan, le Colorado ou le Massachusetts. Un article du New York Times, début octobre, fustigeait le principe qui consiste à « utiliser les impôts des contribuables » pour faire des films « qui ne créent pas d’emploi sur le long terme », selon les termes de Nancy Cassis, sénatrice républicaine du Michigan. Matt McLellan n’est pas de cet avis. A 37 ans, il travaille désormais comme indépendant dans sa ville natale. Il est location manager, autrement dit il recherche des sites de tournage et croule sous les demandes. « Pour travailler dans le milieu du cinéma, j’ai dû partir à New York pendant huit ans. Ce programme est aussi l’émergence d’une industrie qui colle à l’identité de cette ville, très culturelle, très arty, qui s’ajoute à la mythologie toujours bien vivante de la musique ». Pour Jennifer Day, qui dirige ce programme sur le terrain, les détracteurs font là un bien mauvais procès. « Le cinéma est une activité où l’on passe d’un job à l’autre. C’est la raison pour laquelle il est important de maintenir un grand nombre de tournages chaque année. Actuellement, plus de 5 000 professionnels sont installés en Louisiane et en vivent. Ça, c’est du long terme. » Le long terme, c’est d’ailleurs l’obsession de la municipalité et des producteurs locaux. Toujours en ce début octobre, la ville a organisé, en marge de son festival annuel du film, des journées de recrutement pour le Louisiana Film Crew Training Program, une batterie de formations pour lancer des jeunes, diplômés ou non, vers les métiers du cinéma. Electriciens, assistant de production, peintres, chef lumière, ingénieur du son, tout y passe pour constituer la main-d’œuvre dont auront besoin les producteurs qui viendront en Louisiane. Avec ces équipes opérationnelles sur place, ils feront des économies et les gens du coin auront du boulot. Tout le monde est content. Il ne manque pas grand-chose à la Nouvelle-Orléans pour devenir une petite Hollywood du Sud. Peut-être un réseau de studios spécialisés dans la postproduction (mixage, effets spéciaux...) plus performant. C’est l’un des enjeux des années qui viennent. « Ce genre d’investissements ne peut être envisagé qu’à travers des projets qui s’inscrivent dans la durée », estime Michael Arata. « En 2009, HBO devrait tourner Tremé, une série de David Simon. C’est peut-être là que ça va se jouer. » David Simon est l’auteur de The Wire, époustouflante série qui, six saisons durant, a été sans doute le témoignage le plus saisissant de la déliquescence morale et politique américaine sous l’administration Bush. Coécrite avec un trio d’écrivains de romans noirs (Dennis Lehane, George Pelecanos et Richard Price), la chronique d’un quartier de Baltimore rongé par le crack et la pauvreté sous le regard complice des politiques et de la finance, avait remporté un immense succès critique. Son créateur a décidé de poser ses caméras à Tremé, un quartier au nord du French Quarter où les esclaves au XIXe siècle avaient gagné le droit de se retrouver pour vendre de la nourriture, danser et jouer de la musique. Le quartier n’est plus un îlot de pauvreté, mais il est toujours majoritairement noir. C’est là que tout a commencé et que tout continue. Paru dans Libération du 21 octobre 2008
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