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samedi 19 février 2011 09:25

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Ben Ali et les cybercenseurs

par Alexandre Hervaud

tags : censure , Dailymotion , Tunisie

DR

Moderne mais contrôlé, l’Internet tunisien a fait - un tout petit peu - parler de lui ces dernières semaines. Si l’idée d’un réseau scruté en permanence par des cyberflics n’est pas vraiment exagérée, il serait trop simple d’imaginer un processus de censure totalement centralisé. Plusieurs relais ont, à un niveau international, été mis à contribution par le régime de Ben Ali pour museler la dissidence virtuelle, comme l’attestent des documents que s’est procurés Libération.

Tarak Mekki, 52 ans, est un homme d’affaires tunisien, opposant de longue date du régime de Ben Ali. Installé pendant plusieurs années à Montréal avant son récent retour au pays, il publie régulièrement textes et vidéos engagés sur le Net. En 2007, il produit une série de sketches humoristiques, Mille et Une Nuits, qui taillent un costard en sept épisodes à la politique de l’ex-président tunisien. Cette série d’animation rudimentaire évoque aussi bien la corruption de la justice et les violences policières que les goûts de luxe de l’ex-première dame, Leila Trabelsi :

Premier épisode (version arabe)

 

Le générique représente Ben Ali et son épouse en Aladin et Jasmine volant sur un tapis décoré par l’inscription « 7 nov 1987 », date de l’arrivée au pouvoir de l’ex-dirigeant. Rien de bien méchant au final, mais assez insolent pour déclencher l’ire présidentielle.

Les notes confidentielles émanant du ministre de la Communication de la République tunisienne offrent un éclairage sur les méthodes utilisées pour censurer des vidéos comme, entre autres, les épisodes de Mille et Une Nuits. Si la série est toujours en ligne sur YouTube, où elle totalise plus de 1,5 million de vues, le gouvernement est en revanche parvenu à ses fins avec Dailymotion, le concurrent français. Les vidéos y ont été visibles plusieurs mois, mais ce n’est plus le cas depuis fin 2010. Entre juillet et octobre dernier, une société britannique baptisée Hington Klarsey a transmis plusieurs courriers à Dailymotion enjoignant la plateforme de retirer une quinzaine de vidéos et supprimer définitivement plusieurs comptes d’utilisateurs. Le motif invoqué semble dérisoire : « Ces vidéos contiennent des photographies officielles, non autorisées par nos clients, dont les droits appartiennent au ministère de la Communication de la République de Tunisie. » Précisons qu’à l’époque, Dailymotion est bloqué depuis plusieurs mois en Tunisie, mais cela n’empêche pas Hington Klarsey, « l’une des sociétés leader du marché de la protection de la réputation », d’après son site web, d’exiger le retrait de contenus satiriques.

Parmi ses missions, l’entreprise entend soutenir des clients « gênés par la propagation d’une information scandaleuse qui leur est relative ». L’originalité, dans le cas présent, réside dans l’improbable chaîne de commandes mise en place pour brider la liberté d’expression d’opposants. Le ministère de la Communication tunisien, à l’origine des réclamations, a tout d’abord mandaté une entreprise domiciliée aux Etats-Unis, IX Technology, habilitée à représenter ses intérêts sur « les plateformes de médias sociaux et moteurs de recherche ».

Mandat du Ministère tunisien de la Communication à IX Technology

 

Cette mystérieuse société, disposant pour seul moyen de contact d’une boîte postale en Californie, est dirigée par un certain Marco Ganouna. Ce dernier se présente comme un entrepreneur tunisien spécialisé dans la haute technologie, et accessoirement président d’une structure humanitaire, World Nations Foundation (WNF), domiciliée à la même adresse postale que IX Technology.

Si WNF se vante d’apporter de l’aide aux pays émergents, tout porte à croire qu’il ne s’agit en réalité que d’une vitrine pour Ganouna : le site de WNF met en avant une biographie élogieuse de son président, et des photos le représentant aux côtés d’Al Gore ou de Bill Clinton. Parmi les supposés membres du conseil d’administration de WNF se trouve la Française Ariane de Bonvoisin, une chef d’entreprise qui confie à Libération ne pas avoir « eu de contact avec M. Ganouna depuis des années », précisant n’avoir « jamais eu à faire quoi que ce soit pour cette fondation ».

Jouant les intermédiaires du régime tunisien depuis les Etats-Unis, Ganouna transmet en juillet 2010 à Hington Klarsey une liste détaillée de vidéos indésirables. Au tour ensuite de la société britannique, plus « respectable », de contacter Dailymotion, hébergeur vidéo (un statut par ailleurs confirmé hier par la Cour de cassation) basé à Paris, pour retirer les fichiers visés sous couvert d’arguments juridiques certes discutables sur le fond, mais soignés dans la forme. Contactée par Libération, Hington Klarsey n’a pas souhaité commenter ses activités de nettoyage à la solde de Ben Ali. En novembre 2009, l’employé chargé du dossier, un Français, déclarait au Monde.fr : « Nous avons notre propre déontologie, nous ne travaillerons jamais pour un mouvement sectaire, par exemple. Néanmoins, nos clients font par définition polémique, et nous ne demandons pas à obtenir un consensus sur l’argumentation contradictoire que nous apportons. »

Si le salarié en question occupe encore aujourd’hui le même poste, ce n’est pas le cas de l’ancien ministre tunisien de la Communication, Oussama Romdhani. Ce dernier, signataire des mandats récupérés par Libération, a en effet été limogé le 29 décembre, premier fusible gouvernemental à sauter avant la chute du régime Ben Ali. Le 13 janvier, veille de la fuite du couple présidentiel, Dailymotion redevenait accessible aux Tunisiens après des mois de filtrage, et avec lui des centaines de sites jusqu’alors bloqués en Tunisie.

Paru dans Libération du 18/02/2011


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