mercredi 22 octobre 2008 12:30
Bergman, posture posthume
Piédestal. Peu estimé dans son pays de son vivant, le cinéaste connaît désormais en Suède un immense regain de légitimité.
tags : cinéma d’auteur , cinéphilie
De notre correspondante à Stockholm
Le sacristain de l’église de Fårö ne sait plus où donner de la tête. Pendant l’été, 15 à 20 cars ont déversé quotidiennement leur horde de touristes dans les allées du petit cimetière de l’île de 600 habitants, dans la Baltique, où est enterré Ingmar Bergman. Au plus fort de la saison estivale, ce sont 5 000 à 10 000 personnes qui sont venues chaque jour se recueillir sur la tombe du plus célèbre des habitants de l’île. L’étrange pèlerinage a débuté quelques jours seulement après la disparition du cinéaste et metteur en scène de théâtre, le 30 juillet 2007. Il n’a plus cessé depuis, selon le sacristain : « Les gens veulent savoir si je l’ai rencontré, comment il vivait et quel genre de relation il avait avec sa femme, comme si j’en avais la moindre idée », raconte Lars-Olof Malmqvist, un brin surpris par l’ampleur du phénomène. « Il y a toujours eu une certaine hystérie autour de Bergman », observe Maaret Koskinen, professeure de cinéma à l’université de Stockholm et auteure de plusieurs ouvrages sur le cinéaste. De son vivant, les curieux le traquaient jusqu’au portail de sa maison. Les habitants de Fårö avaient reçu pour consigne de ne rien révéler sur leur prestigieux voisin. Ils jouaient le jeu. En 2004, cependant, le réalisateur des Fraises sauvages avait accepté de sortir de son isolement pour participer à la Semaine Bergman, une manifestation qui se tient désormais tous les ans sur l’île. Longtemps opposé à l’idée, il a finalement changé d’avis, venant même à la rencontre des visiteurs. Un an après sa mort, le festival s’est tenu à guichet fermé. La coorganisatrice de l’événement, Jannike Åhlund, admet qu’il est de plus en plus difficile d’en faire « quelque chose d’intime et d’exclusif ». La bergmanomania menace. Les pièces du metteur en scène sont rejouées dans tous les théâtres du royaume. Une dizaine d’ouvrages au moins ont été publiés sur lui en moins d’un an. La poste a imprimé un timbre à son effigie. Stockholm s’est doté d’une place et d’une rue à son nom, face au Théâtre royal dramatique, qu’il avait dirigé entre 1963 et 1966. Et le directeur de l’institution a annoncé la tenue d’un Festival international Ingmar Bergman en mai prochain. Certes, bon nombre d’événements avaient été planifiés bien avant la mort du réalisateur, qui aurait dû fêter ses 90 ans le 14 juillet. Par exemple l’exposition au musée Nobel à Stockholm, qui présente jusqu’en janvier le travail de sept photographes suédois autour de la mise en scène par Bergman des œuvres de cinq lauréats du prix Nobel de littérature. C’est aussi le cas de la publication en septembre de l’ouvrage d’anthologie, Regi Bergman (1). Un pavé exceptionnel de 6 kilos, qui rassemble chronologiquement sur 600 pages plus de 1 000 scènes de films, photos de tournage et archives du réalisateur, dont beaucoup de documents inédits. « C’est vrai qu’il y a un risque d’overdose, remarque Marie Nyreröd, auteure d’un documentaire sur le cinéaste. Chacun réclame sa part du gâteau et veut présenter sa vision de Bergman. » A l’université de Stockholm, Maaret Koskinen avoue être partagée : « Je trouve un peu étonnant cet énorme intérêt pour Bergman après sa mort. Evidemment, c’est naturel. Mais personnellement, j’aurais souhaité qu’il en soit de même de son vivant. » Car si le réalisateur était adulé hors de Suède, il était loin de faire l’unanimité dans son pays. « Ses films étaient considérés comme difficiles, incompréhensibles et inaccessibles pour ceux qui n’en avaient pas vu suffisamment », explique la directrice de l’Institut suédois du film, Cissi Elwin. Ses concitoyens lui reprochaient de donner une image sombre d’une Suède qui suintait le mal-être et l’angoisse. Ses collègues réalisateurs n’appréciaient pas toujours de se retrouver dans son ombre. Certains fustigeaient aussi son manque d’engagement politique, son attachement aux « valeurs bourgeoises » et ses frasques sentimentales, qui faisaient les choux gras de la presse à scandale du royaume. « Si à l’étranger il était associé à l’élitisme culturel, on a tendance à oublier qu’il avait en Suède un statut de célébrité, qui le faisait souvent figurer à la une des tabloïds », note Maaret Koskinen. Accusé de fraude fiscale en 1976 et victime d’une grave dépression, il finit même par quitter le pays, pour trouver refuge en Allemagne. Il ne rentrera définitivement en Suède qu’en 1982. C’est « la catastrophe de ma vie », écrit-il dans Lanterna Magica, son autobiographie. Selon Cissi Elwin, « ce n’est qu’après sa mort que les Suédois ont enfin compris à quel point il était respecté à l’étranger et que ses films s’intéressaient à des questions essentielles et universelles ». Ce renversement en agace plus d’un en Suède. Leif Zern, journaliste au service culturel du quotidien Dagens Nyheter, vitupère contre le culte voué au cinéaste. « Chaque fois qu’une célébrité dit qu’elle aime Bergman, on considère que c’est une nouvelle information. La véritable nouveauté serait que quelqu’un ose dire qu’il déteste Bergman », s’énervait-il dans les pages du journal, le 30 septembre. Quelques jours après la disparition du réalisateur, Leif Zern constatait déjà que Bergman était « soudainement devenu le Dieu dont il s’occupait dans ses films ». Le réalisateur Jonas Sima, pour sa part, a quelques raisons d’être amer. Il possède cinquante heures de bande, enregistrées dans les studios de la Svensk Filmindustri, à Rasunda, en banlieue de Stockholm, entre 1968 et 1969. Ingmar Bergman avait accepté de se laisser interviewer par trois jeunes critiques de cinéma, dont Sima. « C’était une discussion à bâtons rompus. On a beaucoup rigolé. Bergman rapportait des ragots sur sa profession. Il avait l’air de bien s’amuser. » Un livre, Bergman sur Bergman, tiré de ces entretiens, est sorti en 1970. Ce fut un succès en librairie. Mais il ne fut jamais réédité. Dans sa seconde autobiographie, Images, publiée en 1990, Bergman s’explique. Il accuse ses interlocuteurs de l’avoir manipulé, dans l’espoir de « reconstruire le dinosaure, avec la contribution bienveillante du monstre lui-même ». Après sa mort, Jonas Sima espérait que l’ouvrage pourrait être réédité et, pourquoi pas, des passages de l’entretien rassemblés sur un DVD. La famille s’y est opposée. Dans un courrier adressé à Dagens Nyheter, la fille que le réalisateur a eu avec l’actrice Liv Ullmann, Linn Ullmann, condamne une « exploitation commerciale » de la voix de son père et propose que l’enregistrement soit versé aux archives, administrées par la Fondation Ingmar-Bergman. « Toute icône devrait pourtant pouvoir être bousculée de son piédestal », regrette Jonas Sima. Leif Zerne lui donne raison : « Que voulons-nous, une statue de marbre ou un artiste vivant ? » (1) A paraître en France le 6 novembre, sous le titre Bergman Archives, éd. Taschen Paru dans Libération du 22 octobre 2008
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