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mardi 20 juillet 2010 10:44

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Bernard Giraudeau lève l’ancre

par Didier Péron

tag : disparition

Dans Les Caprices d’un Fleuve, qu’il a réalisé en 1996 | DR

Il avait été le professeur d’anglais qui faisait fondre la midinette Sophie Marceau dans le méga-hit année 80 la Boum, de Claude Pinoteau. On se souvient aussi, en 1981, de Croque la vie, de Jean-Charles Tacchella, un film générationnel sur des copains que l’existence malmène un peu ; et puis surtout de Rue barbare, de Gilles Béhat, où en sueur, mal rasé, il faisait l’ex-blouson noir rangé des voitures qui reprend du service pour venger une Chinoise violée. Toute une époque, mais des films qui ont peu de chance d’être réévalués dans les années à venir.

Bernard Giraudeau - qui restera marié dix-huit ans à l’actrice Anny Duperey avec laquelle il aura deux enfants - n’a pas choisi tous ses rôles, prenant ce qui venait. Il fallait faire bouillir la marmite et son tempérament impatient le poussait sans doute à tenter l’aventure, peu importe le résultat final. Préposé au rôle de séducteur, il a du moins cherché à infléchir cette pente crooner de plage (remember l’Année des méduses) en donnant une nouvelle épaisseur à ses personnages, volontiers autodestructeurs comme Simon Blount, flic et épave alcoolique dans Poussière d’ange, d’Edouard Niermans. Ce dernier titre comptera à ses yeux (bleus, magnétiques), tout comme Hécate, maîtresse de la nuit, de Daniel Schmid, Passion d’amour d’Ettore Scola ou sa rencontre avec Raoul Ruiz (Ce Jour-là). Il mènera de front carrière au cinéma et sur les planches, alternant pièces classiques (le Prince de Hombourg, Richard III…) et contemporaines (Sur le fil, d’Arrabal…)

Ce Jour-là de Raoul Ruiz (2003) | DR

Bernard Giraudeau est né en 1947 à La Rochelle. Il voit peu son père, militaire de carrière. Le rapport de celui-ci à la guerre (Indochine, Algérie…) et son sentiment d’avoir tout raté hantera profondément le fils comme un modèle inquiétant, une ascendance fêlée. De la prime enfance où le paternel est toujours en mission lointaine, il se souvient qu’il a tout oublié : « Je pique des colères. Je suis odieux avec ma mère. » « Ce père absent, toujours au loin, finissait par n’être qu’une image qui revenait régulièrement comme une prière. »

Ne supportant pas l’école, il embarque sur le Jeanne d’Arc à 15 ans, un brevet de « turbine-diesel-chaudière » en poche. A bord, il découvre une existence virile. Son adolescence est happée par l’étrangeté même de ces circumnavigations exotiques qui le font ressembler à un héros de Conrad, cœur des ténèbres comprises : « Une fois, j’ai été pendu… un moment de folie. Les types ivres morts qui veulent se payer le plus jeune quartier-maître de France. Heureusement, ils m’ont mal pendu, ils étaient trop bourrés. »

A 20 ans et deux tours du monde au compteur, il change d’existence, pose ses bagages à Paris et intègre le Conservatoire. Période de formation intellectuelle, de découverte de discipline qui l’oblige à utiliser son corps et sa voix différemment que le rapport de force qui avait prévalu dans la promiscuité des soutes : « En sortant de la Marine, j’avais une démarche de psychopathe. Il m’a fallu tout réapprendre, même à marcher. » Giraudeau fait de la danse, du cheval, apprend le chant. Il fait l’acteur, son père est contre, bien entendu. Il se taille aussi rapidement une réputation d’impulsif, un emmerdeur qui ne se laisse pas facilement diriger : « Le mot qu’on entend le plus souvent dans la bouche des acteurs c’est "générosité". Je ne pense pas qu’on soit si généreux que ça, nous, les acteurs. On peut l’être dans le jeu, mais dans la vie, l’égoïsme reprend le dessus tout le temps. Moi, je n’ai jamais voulu m’ennuyer un seul jour de ma vie. Je ne sais pas si c’est tellement généreux… »

Dans Ridicule de Patrice Leconte (1995) | DR

Passé à la réalisation, il mène à bien des projets qui lui tiennent à cœur, la Face de l’ogre, en 1988, l’Autre en 1991, d’après un roman d’Andrée Chedid et, enfin, les Caprices d’un fleuve, qu’il tourne en 1996 au Sénégal, d’après son livre éponyme sur le thème de l’esclavage face aux bouleversements de la Révolution française. Militant des droits de l’homme, Giraudeau avait assisté notamment en 1982 à la première édition du festival du cinéma de Manille, remettant une lettre en main propre à Imelda Marcos, femme du dictateur philippin de l’époque, Ferdinand Marcos, dans laquelle il dénonçait les atteintes à la liberté d’expression politique. Il fut expulsé le lendemain.

« Je cherche le chaînon manquant entre une enfance assez brumeuse et une vie active très brutale, très violente, vie que je ne regrette pas du tout par ailleurs », dira-t-il, reconnaissant que s’il était tout le temps en quête de plaisirs, de sensations nouvelles, il avait une fondamentale inaptitude au bonheur. L’écriture sera à la fois le moyen de verser du vinaigre sur cette plaie intime et une tentative de cicatrisation sous la menace constante du cancer (au rein) découvert en 2000. C’est cette maladie qui, récidivante, l’a emporté samedi à l’âge de 63 ans.

Paru dans Libération du 19/07/2010


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