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vendredi 8 avril 2011 09:04

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Béthune, phare de l’Artois

par Marie Lechner

tags : festival , art numérique

Réincarnation de Li Hui, et Life-fluid, invisible, inaudible de Sakamoto et Takatani

Matière-Lumière
jusqu’au 29 mai, à Béthune (62)

Démarrage en fanfares (dix harmonies locales, 400 musiciens) et pyrotechnie au stade de Béthune, samedi dernier, où toute la ville était dans la rue pour célébrer le lancement de la deuxième édition de Capitale régionale de la culture. Inspiré par le succès de Lille 2004, ce label à moindre échelle, imaginé par le conseil régional pour faire rayonner les villes du Nord-Pas-de-Calais, fut testé pour la première fois en 2007 à Valenciennes. D’avril à décembre, il mettra en lumière le pays noir : Béthune et son agglomération en quête d’identité, coincée entre le littoral et la métropole Lens-Liévin (où le Louvre doit ouvrir en 2012 son antenne régionale).

La manifestation vise à se débarrasser de l’image traîne-misère du bassin houiller en recomposition et table sur la culture comme levier du nouveau développement économique de l’Artois. Une culture « populaire » et « accessible », selon les vœux des organisateurs qui ont investi 12 millions d’euros dans l’opération intitulée « l’Art+toi ». De ce point de vue, les élus peuvent être satisfaits, même si l’on était loin des chiffres annoncés. Quelque 10 000 personnes ont afflué sur la Grand-Place devant l’immense scène installée au pied du beffroi, où le groupe Gotan Project déversait son tango electro, ainsi qu’au stade municipal où les incontournables artificiers du Groupe F entrouvraient les Portes du futur sur la partition d’Art Zoyd en mode mineur.

Jusque tard dans la nuit, des files d’attentes se sont agglutinées devant les lieux d’exposition, en partie dues à des installations à visiter au compte-gouttes. Pas plus de douze personnes dans le dôme gonflable face à l’hôtel de ville, bulle de 9 mètres de haut échouée au milieu des étroites maisons à pignons. Armés d’un briquet, les visiteurs attisent les mèches de Global Fire, de l’artiste chinois Du Zhenjun, embrasant le dôme de projections enflammées, boule de feu apocalyptique où se consument les drapeaux nationaux, image d’un monde qui flambe.

Global Fire

« Matière-Lumière », exposition phare de la première saison, s’annonce résolument contemporaine, là où Valenciennes misait plus frileusement sur les mystères de l’Égypte, avec « Pharaon ». Une programmation audacieuse dont on sait gré à Richard Castelli, son commissaire, qui présente dans la petite sous-préfecture des créations remarquables pour la première fois en France, voire au monde. Mais qui pèche par un manque de propos. L’expo se présente comme un parcours sensoriel, une suite d’expériences interchangeables qui se dispense de toute mise en perspective critique. L’absence de cartels avec le nom de l’œuvre et de l’artiste renforce ce sentiment.

Au Garage, lieu vitrine de l’événement, on pouvait ainsi s’étourdir les yeux ouverts dans la brume épaisse bombardée de lumière stroboscopique du Zee, de Kurt Hentschläger, une expérience intense déconseillée aux épileptiques, « dream machine » éveillée où le cerveau dérouté génère son propre paysage. Ou se plonger dans la contemplation zen d’Ondulation, des Canadiens McIntosh et Madan et ses dentelles complexes reflétées par l’onde miroitante agitée de vibrations.

Zee

Dans les 2 000 m2 du 360, ancien hangar reconverti pour les festivités, que les mauvais esprits rebaptiseront Pavillon EDF (sponsor et propriétaire de la friche), l’effet d’accumulation est encore plus gênant, entre cabinet de curiosité et show-room de technologies lumineuses : ballets d’ampoules à incandescence de Christian Partos qui coulissent du plafond telles une colonie d’araignées, labyrinthes de LED d’Erwin Redl, ou 3D stéréoscopique à 360 degrés, aspiré dans les boyaux du canidé de Jean-Louis Bruyère qui revisite le mythe d’Actéon.

Si l’articulation entre les différentes œuvres reste un mystère — peut-être leur dimension spectrale, qu’on retrouve dans l’écorché de caméra de Julien Maire ou le lit rougeoyant de Li Hui — l’exposition reste l’occasion rare de découvrir des œuvres inédites, comme le dernier film d’Ulf Langheinrich, Land II, et ses paysages abstraits, creusés en relief dans la matière numérique, ou encore les aquariums suspendus de Ryuichi Sakamoto et Shiro Takatani et leur jeu d’eau, de brume et de projections.

Entre l’exposition « Paranoïa » qui, après Créteil et Maubeuge, s’installe le 15 avril à la Gare Saint-Sauveur de Lille, et « Matière-Lumière » à Béthune, le public nordiste devrait toutefois finir par être l’un des plus affûtés en matière d’art numérique.

Paru dans Libération du 7 avril 2011


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