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mardi 21 juillet 2009 10:30

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Big Brother Amazon : la surprise Kindle

En supprimant à distance, dans les livres électroniques de ses clients, « 1984 » et « la Ferme des animaux », l’entreprise de Seattle a déclenché l’ire de ses utilisateurs, qui lui reprochent un comportement… « orwellien ».

par Frédérique Roussel

tags : polémique , livre numérique , Amazon

CC Richard Masoner

Le hasard a voulu que le couperet tombe sur 1984… Une des dystopies les plus fameuses de la littérature. Couic ! Amazon, en Big Brother contemporain, a supprimé à distance le titre des bibliothèques de ses clients Kindle vendredi. Avec un autre roman de George Orwell, la Ferme des animaux. Question image, ça ne pouvait pas tomber plus mal pour l’entreprise de commerce électronique américaine. Côté symbole, ça ne pouvait pas tomber mieux. Dans 1984, comme le rappelle le New York Times, la censure gouvernementale efface toutes traces d’articles gênants pour le régime en les expédiant dans des fentes murales menant à des fournaises, appelées « trou de mémoire ». Et vendredi, ce sont les deux livres d’Orwell « qui ont été balancés dans le trou de mémoire par Amazon.com », relève le quotidien américain. Dans l’ordre de l’imaginaire, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, qui érige l’autodafé en pouvoir totalitaire, n’aurait pas dépareillé.

Le tour de passe-passe, fait sans prévenir, a naturellement entraîné des hauts cris. Le Kindle, livre électronique vendu par Amazon depuis février 2007 (1), doté d’une connexion sans fil, permet de télécharger des livres sous droits dans la boutique en ligne Kindle d’Amazon.com. Ces fichiers sont protégés par des verrous numériques. Les propriétaires de Kindles, qui avaient payé et téléchargé 1984 avec l’intention de le lire à tête reposée sur leur tablette immaculée se sont évidemment sentis dépossédés quand ils en ont constaté la disparition. Sur des forums, certains racontent leur stupéfaction. Comme Jerry L. Roger : « La chose la plus terrifiante est qu’Amazon a la possibilité d’effacer ma propriété privée - un livre que je pensais avoir acheté, pas une licence - sur un lecteur que je pensais posséder, et pas louer. Il semble que la seule chose que nous pouvons faire pour prévenir de tels comportements orwelliens est d’acheter un livre papier. Au moins, un mandat de perquisition serait requis. » Un étudiant de la région de Detroit a perdu du même coup toutes ses annotations. « Ils ne m’ont pas seulement repris un livre, ils ont volé mon travail », se plaint-il.

L’explication fournie par l’entreprise basée à Seattle est juridique. Les éditeurs ont la possibilité de mettre directement en ligne des ouvrages sur la plateforme Kindle. Les romans d’Orwell auraient été ajoutés par un éditeur numérique spécialisé dans les ouvrages du domaine public, MobileReference, qui n’en avait pas les droits. Car si l’œuvre d’Orwell est tombée dans le domaine public dans certains pays comme l’Australie, le Canada ou la Russie, ce ne sera le cas qu’en 2044 aux Etats-Unis. Amazon aurait été prévenu par les ayants droit. « Nous avons supprimé les copies illégales de nos systèmes et des équipements des clients et nous avons remboursé les clients », a expliqué un porte-parole d’Amazon, Drew Herdener, dans un courrier électronique cité par le New York Times. Il a également précisé que les livres ne seront plus effacés de cette manière dorénavant. Amazon promet donc de ne pas recommencer le coup du clic, j’efface sur tous les Kindle… Les romans d’Orwell ne sont pas les seuls à avoir subi la trappe. Amazon aurait ainsi chuinté de ses rayons virtuels des copies piratées d’ouvrages de la série Twilight de Stephenie Meyer ou de Harry Potter de J.K. Rowling.

Dans l’histoire, c’est la méthode qui frappe les esprits. Les termes du service agreement du Kindle ne disent pas que l’entreprise a le droit d’effacer des livres qui ont été achetés. En revanche, ils stipulent qu’Amazon accorde aux clients le droit de conserver une « copie permanente du contenu numérique ». L’entreprise de commerce en ligne aurait-elle franchi les bornes de l’illégalité ? « Mais on se pince, tout de même. Car Amazon n’a pas fait autre chose que de s’introduire dans un système qui ne lui appartenait pas pour procéder à l’altération de données », estime Jules, du blog Diner’s Room. Dans une ère où le numérique est censé simplifier la vie, il finit par la compliquer. Un livre numérique acheté aujourd’hui sur un Kindle ne peut être ni prêté ni donné. Summum : il peut même être récupéré…

Même si on n’y reprendra plus Amazon, l’anecdote risque de ne pas enthousiasmer les acheteurs potentiels, alors que l’arrivée du Kindle en Grande-Bretagne est prévue pour l’automne. La « société sans papier », que vantait Jeff Bezos, fondateur d’Amazon, n’est pas pour demain.

(1) La version 2 est sortie en février et le Kindle DX, plus grand, pour journaux et documents, est commercialisé depuis mai.

Publié dans Libération du 21 juillet 2009

Sur le même sujet :
le dossier De l’encre à l’écran


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