mercredi 19 mai 2010 16:53
« Biutiful », beauté hors syntaxe
par Philippe Azoury
tag : Festival de Cannes
DR
Biutiful de Alejandro González Iñarritu
avec Javier Bardem, Felix Cubero… 2 h 18.
Sortie le 20 octobre.
Qu’on soit sensible ou pas à ses grands élans de lyrisme mêlant humanisme et cruauté, le retour du Mexicain errant Iñarritu suscite attente et curiosité. Son précédent Babel a beau être revenu bredouille de Cannes en 2006, le film fait néanmoins partie de ces rares tubes internationaux que tout le monde a fini par voir, louer, ou télécharger une nuit et sur lequel on peut encore discuter : lourdingue cinéaste démonstratif pour les uns, grand peintre pompier contemporain pour les autres. Virtuose, quoi qu’il en soit. Vingt minutes avant la projection presse du matin, c’était une prévisible émeute devant le palais, où des journalistes, tous affolés à l’idée de jouer sur un strapontin leur avenir professionnel, agitaient désespérément leurs accréditations blanches (la classe), roses (chic only si pastillées) ou bleus (dommage) devant des vigiles affables, comme s’il s’agissait de rentrer au Club 54 en 1978 un soir de concert privé de David Bowie. C’est effectivement mathématique : Biutiful, en dépit d’un gros handicap en orthographe, part favori dans une compétition qui ne compte pas tant de cinéastes ayant les épaules suffisamment larges pour fédérer un certain enthousiasme. Et il faut reconnaître à Iñarritu un certain savoir-faire dès qu’il s’agit de prendre à bras le corps quelques gros sujets contemporains (ici, les migrants clandestins de Barcelone) et de les rapporter à nos solitudes intimes. Ensuite, et à partir de là, on peut commencer à discuter. Trouver que le cinéaste manque souvent d’intelligence, à force de ne carburer qu’à l’affect. Comme son film passe le même matin que le Godard, le meilleur mixeur son du monde, on se fera aussi la remarque que le Mexicain pousse systématiquement tous ses sons au-delà de l’effet. Cela trahit un manque de confiance en sa mise en scène et une volonté comme infantile de donner de la grandiloquence à toutes choses. Mais bon, il est ainsi, Alejandro González, et il lui faut ça pour atteindre ce qui irriguait déjà ses trois précédents films : une sensation de vertige et de vitesse dans l’espoir d’arriver, après un chemin d’embûches existentielles, à quelque chose de zénithal. La défonce étant souvent et naturellement présente dans ses films (celui-ci, qui commence sur une prise de sang, n’y coupe pas), on pourrait filer la métaphore selon laquelle Iñarritu est un peu comme quelqu’un qui croirait trouver les effets élégiaques de l’ecstasy en prenant un maximum de coke, en misant tout sur l’énergie. C’est une erreur, sans doute, mais à terme on obtient quand même un effet. Une sorte de confrontation avec la vie et l’improvisation à laquelle elle nous soumet. Biutiful traque ça : un sentiment de beauté hors syntaxe, mal traduit, qui survit dans le glauque, dans le dur. On ne vous le résumera pas, un peu parce qu’on manque de place mais surtout parce que sa qualité tient justement à sa façon de nous emmener de surprises en surprises en distillant au compte-gouttes les informations sur son anti-héros, Uxbal, personnage complexe, ordure belle plutôt que belle ordure, un mec noir et lumineux à la fois que porte de bout en bout un Javier Bardem magnifique, sorte de Johnny Cash ibérique perdu dans le caniveau social barcelonais. Après, il est dommage que le film peine à finir (vingt minutes en trop) et gâche de ses excès un sens de l’ampleur hors du commun. Paru dans Libération du 18 mai
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