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jeudi 4 mars 2010 18:05

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Black à part

par Gérard Lefort

DR

Precious de Lee Daniels
avec Gabourey Sidibe, Mo’Nique… 1h49.

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Bien au show

Gabourey Sidibe. Révélée par son rôle dans « Precious », cette Américaine, ex-étudiante en psycho, affirme son ambition.

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Elle s’appelle Precious Jones, elle a 16 ans, elle habite à New York le quartier de Harlem dans les années 80, elle est noire. Sa distinction ne tient pas à cette identité, mais à une singularité autrement visible. Precious est GROSSE. Plus que grosse, énorme, titanesque. « Une baleine à reluire », « un gros cul », comme la qualifient aimablement ses proches, dont Mary, sa mère, mais aussi les gamins naturellement sadiques du quartier. Tellement grosse qu’elle déborde de partout et que le film a du mal à la cadrer tout entière. Si bien qu’on ne voit pas tout de suite que derrière ce « gros » personnage, il y a un « petit » film, du genre très réussi.

Il faut par exemple un certain temps pour réaliser que pratiquement tous les protagonistes sont des femmes. Ce qui pose, en creux, la question des hommes, de leur rôle et surtout de leur responsabilité, par défaut ou absence. Outre son obésité, Precious cumule en effet d’autres surcharges : la plus lourde s’appelle Mongo (Mongo comme mongolien), une petite fille handicapée mentale, fruit des viols à répétition commis par Carl, son père. L’autre « heureux » événement ne tarde pas quand débute le récit : un bébé prénommé Abdul.

De même, on ne s’aperçoit pas tout de suite qu’au-delà de l’actrice Gabourey Sidibe (lire le portrait), qui incarne Precious comme une princesse, deux stars sont cachées dans ce film. Mariah Carey, la bombe mondiale, dans le rôle de Madame Weiss, une assistante sociale, et Lenny Kravitz, le chanteur rock, dans celui d’un infirmier. Ni l’un ni l’autre ne sont là pour faire une apparition, mais pour donner un formidable coup de main au film. Surtout Mariah Carey. A peine maquillée, habillée en rien, le cheveu à la diable. Comme on ne la reconnaît pas, on s’intéresse à l’inconnu de son jeu, à sa subtilité dans le rôle de l’écoutante sidérée par les confidences crève-cœur de Precious. A cet égard, on pourrait craindre l’asphyxie par overdose de malheurs. Mais, comme l’écrit la romancière poétesse Sapphire dans Push, le livre ayant inspiré le film : « La réalité, je sais ce que c’est et c’est une belle salope. »

D’autant que la graisse n’est pas seulement dans le corps de Precious mais dans son âme. Une soul music qui aura bien du mal à graver quelques sillons d’espoir sur le vinyle de sa vie de merde. Le régime sera sévère. Et se fait sous nos yeux, entre les murs d’une école spécialisée pour adolescentes à problème. En clair : pour leur apprendre à lire et à écrire. Il n’est pas rien que la tentative de sauvetage passe par la langue, orale et écrite, dans un film où les « indigènes » parlent un sabir local qui ferait passer notre verlan pour du Racine. D’autant que Precious, les rares fois où elle s’exprime, n’est pas la dernière à débiter des insanités acides (genre « t’es con comme nègre ! »), tels des coups de poing qu’elle n’arrive pas à donner à ses nombreux démons et ennemis.

Le meilleur du film est dans l’échappée belle de ses quant-à-soi. La voix off de Precious (ses pensées, ses aphorismes, parfois hilarants quand elle découvre que sa prof est lesbienne, voire sa poésie), mais aussi le foutoir de ses visions quand la jeune fille endure le pilonnage sexuel de son père ou les analyses de son cas social par des psys forcément sommaires. C’est le mauvais goût volontaire du film, un bazar mental où Precious s’hallucine en star de la breakdance courtisée par le roi des beaux gosses, ou fait défiler sur les murs de sa chambre les icônes de la subculture afro-américaine, de Luther King ayant son fameux dream à Aretha Franklin, comme une sainte Vierge s’adressant à sister Soubirous.

Le dernier atout du film, c’est qu’il ne sanctifie ni ne diabolise. La sécurité sociale américaine (welfare) est donnée pour ce qu’elle était déjà dans les années 80 (un pansement jeté dans le Grand Canyon), les « héros » du bénévolat sont fatigués et les méchants ont quelque raison de l’être. Telle la mère de Precious, qui a le droit à sa scène de confidences, pas pour s’excuser mais pour donner une chance de complexité, donc de consistance, à son personnage de garce certifiée.

Sur l’affiche du film, Precious porte des ailes de papillon. Bonne idée, qui n’évoque pas seulement la métaphore de la chrysalide mais aussi une vieille chanson de Gainsbourg : « De tout son cœur, on aimerait que disparaissent à jamais les papillons noirs. »

Paru dans Libération du 3 mars 2010


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