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mercredi 1er octobre 2008 11:40

  • cinéma

Bonello, jouir et laisser mourir

Après « Tiresia », le cinéaste signe un film risqué sur le deuil.

par Eric Loret

Mathieu Amalric et Clotilde Hesme dans De la guerre. DR

De la guerre, de Bertrand Bonello, avec Mathieu Amalric, Asia Argento, Guillaume Depardieu, Clotilde Hesme… 2 h 10.

C’est peut-être l’œuvre au noir de Bonello. Le moment le plus délicat dans une filmographie, l’opération alchimique où il faut tout dissoudre pour atteindre l’or pur, se remettre en question pour libérer l’esprit de ses préjugés. On pouvait regretter (mais c’était consubstantiel à leurs sujets) que le Pornographe laissât à désirer ou que Tiresia ne tînt pas vraiment ensemble. De la guerre, en revanche, s’enfonce bravement dans la forêt, fascine de bout en bout, fait jouir au sens où le tragique, loin d’être malheureux, est un éclat de joie.

C’est Nietzsche qui le dit, mais on va quand même vous passer une couche de Clément Rosset par-dessus, car la lecture de la Philosophie tragique accompagne parfaitement De la guerre, beaucoup mieux que le livre dont il porte pourtant le nom et la marque, le De la guerre de Clausewitz. Rosset  : « Voici la finalité prioritaire que l’on découvre dans nos fêtes, et voilà pourquoi on y est si heureux, si attentif  : un beau duel et un bel ennemi, dont la puissance infinie nous révèle notre puissance infinie, puisque nous y résistons, puisque nous ne sommes pas encore morts  ! Car nous devrions être morts, écrasés, depuis longtemps  : notre constatation de non-décès, qui est au cœur de notre fête, nous ouvre des horizons infinis sur notre propre valeur  : voilà qui est enivrant, voilà pourquoi on est graves à nos fêtes, même au sein du rire. » Cela résume parfaitement l’économie du film  : que la légèreté et le plaisir ne viennent que de l’expérience de la mort, qu’ils ne se gagnent que par la guerre.

Aussi De la guerre est-il parcouru de cercueils et de tombes, et s’articule autour de la perte d’un enfant. Il y a Amalric, qui s’appelle Bertrand et qui est réalisateur. On le voit à un moment assis sur la tombe de son père, sur laquelle, en plissant bien les yeux, on lit le nom de Bonello. Malgré cet aspect autofictif, c’est aussi Amalric tout court, trimballant avec lui toute l’incertitude, la brisure sardonique qui caractérise la plupart de ses rôles. Dans la première séquence, Bertrand remplit une feuille de sécu dans une laverie, tout en téléphonant  : « Chaque jour, raconte-t-il à son interlocuteur, il est certain d’une chose différente, donc il ne fait rien. Il est au milieu de tout. Il est nulle part, il n’est rien. » Puis il s’en va essayer un cercueil dans un magasin de pompes funèbres. Il s’y trouve bien, y expérimente le « sublime ». Il rencontre Guillaume Depardieu, qui lui propose de le suivre dans une espèce de château où officie Asia Argento en prêtresse de la jouissance. On y vit en collectivité, on fait des exercices militaires, on prend la nature à bras-le-corps en mimant le cadavre en terre. Le mot d’ordre est  : « Quand on ne jouit pas, on se repose. »

Du coup, De la guerre est un film à rebours de la production nationale actuelle, de ses histoires de familles encaustiquées, de transmission de valeurs et de fondamentaux (la religion, les enfants). C’est une œuvre qui cherche avec toute l’énergie d’un sain désespoir à « être là » plutôt qu’ailleurs, qui frémit de danger. Vivre plutôt que survivre : Bonello s’amuse à montrer un Paris devenu en quelques années lieu de saturation, assourdi de flics à chaque coin de rue et de sirènes continuelles. Revenu chez lui, Amalric dessine un lapin et ne lui fait pas de pattes. « Non, il n’a pas de pattes. Aujourd’hui, j’ai accepté qu’il ne se passe rien de spécial et ce fut donc une belle journée »  : éloge de l’inutile, de l’inconséquent et de l’irresponsable. De la vie libre et non-manufacturée. De la guerre finit un peu comme Petit à petit, de Jean Rouch, dont les héros quittent la société pour faire une « confrérie de vieux cons », SDF volontaires exilés du pragmatisme et du trop-plein.

S’il est tragique, le film est, on l’a dit, par conséquent joyeux. Amalric en porte tout l’humour et malmène son Bonello comme un diable. Asia Argento le prévient  : « Tu seras un peu angoissé. » Aussitôt, un plan gore de Tiresia lui apparaît en rêve. Il parle de faire un beau couple à sa femme et il ajoute « comme Jean-Jacques Schuhl et Ingrid Caven ». On sourit. Et s’il est tragique, c’est donc qu’il danse. Après le musical My New Picture, De la guerre est un film opératique, à la façon du Nouvelle Vague de Godard. Bande son impeccable, dissonance indispensable. On pense à Wozzeck, de Berg, et au chant final de l’enfant qui a perdu son père. Car comme le dit Hélène Cixous, « lorsque je perds mon père, je perds son enfant. L’enfant que j’étais pour lui, l’enfant que je suis pour moi ». C’est tout le sens de la seconde partie du film.


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