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lundi 10 octobre 2011 16:52

  • télévision

« Borgia », la sainte orgie

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : série , histoire , Canal+ , Italie

John Doman incarne Rodrigo Borgia - DR

Borgia, série écrite par Tom Fontana
1 et 2/12 sur Canal +, ce soir à 20 h 50.

 

Des pourris. Des salauds, des enfoirés, des dégueulasses et des fumiers. Chez les Borgia, c’est bien simple : il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. Ne comptez pas trouver les gentils dans les familles rivales, les Colonna ou les Orsini, c’est, sous les riches étoffes cramoisies et les mitres délicatement ouvragées, la même mauvaise graine. Vous avez aimé les Ewing de Dallas, les Corleone de Coppola, voire les Balkany de Levallois-Perret, vous adorerez les Borgia de Rome, dans la saga de Canal + écrite par l’Américain Tom Fontana, auteur, déjà, de l’excellente série carcérale Oz.

C’est, après la ratée XIII, la deuxième coproduction internationale de la chaîne cryptée (une dizaine d’autres sont en préparation, dont un Versailles par les auteurs de Mad Men). Outre l’énorme pointure de Fontana à la plume, Canal +, associé à Atlantique Productions (groupe Lagardère), aligne les millions d’euros (25, excusez du peu, dont presque 10 pour la chaîne cryptée) et les signatures tel, parmi les réalisateurs, le cinéaste allemand Oliver Hirschbiegel (la Chute). C’est une affaire de gros sous et de standing : avec les Borgia, Canal + a mis l’épisode à 2 millions d’euros, le double du prix normal pour une fiction française, et s’approche ainsi du niveau des grosses productions américaines. Un dada de Canal + et de son directeur, Rodolphe Belmer, qui veut faire de la production originale — à la manière de sa grande sœur américaine HBO — le cheval de bataille de la chaîne. « Quand Takis Candilis et Klaus Zimmerman [d’Atlantique Productions, ndlr] sont venus nous proposer l’idée, ils nous ont juste dit "Borgia" et "Tom Fontana", on a dit "oui" tout de suite », raconte Fabrice de la Patellière, le directeur de la fiction de Canal +.

Os : à peine Canal + vient-elle d’annoncer ses Borgia que la chaîne américaine Showtime sort le projet The Borgias de ses cartons, porté par Neil Jordan. Un temps, il est même question de rapprocher les deux productions, « mais Tom Fontana et Neil Jordan avaient des visions diamétralement opposées », explique Fabrice de la Patellière. Showtime a diffusé ses Borgias avec Jeremy Irons en avril, mais pour Canal +, il n’était pas question de lâcher l’affaire, indique de la Patellière : « On voulait proposer aux abonnés une grande série internationale avec ce que ça suppose de moyens. »

L’opulence se voit à l’écran : les décors de la Rome éternelle reconstitués au petit poil en République tchèque, les costumes, la lumière — ou plutôt l’ombre — savamment travaillée pour donner à chaque plan l’impression de se balader dans un Vinci, un Raphaël, bien sûr, un Dürer aussi.

 

 

Surtout ne pas se fier au premier épisode, sorte d’énorme bande-annonce un peu tapageuse pour la série, alternant scènes d’action et de cul façon kloug. C’est à compter du deuxième épisode que Borgia s’installe. On est en 1492. Voici Rodrigo Borgia, aka « le Catalan » pour ses ennemis, ce qui constitue dans la Rome d’alors la pire insulte. Pour la troisième fois, il va tenter d’accéder à son rêve suprême : devenir pape. Oubliez les vertueux pontifes d’aujourd’hui, c’est le sang, le foutre et l’argent qui font l’engrais de Borgia. Quatre enfants, au moins, au compteur : Juan, Cesare, une certaine Lucrezia et Goffredo. Plus les autres que lui donnera son actuelle maîtresse, Giulia, aux charmes de laquelle il ne résiste que très modérément, même une fois élu pape.

Le sang, Borgia le fait également couler sans remords (on goûtera notamment l’exécution de deux traîtres, pendus par les jambes et littéralement sciés en deux - oui, dans le sens de la hauteur…). L’argent ? Crucial, pour le simoniaque Borgia qui, lors de la formidable épopée du conclave (deux épisodes y sont consacrés), accuse d’une main ses rivaux de corruption, dilapidant de l’autre chacun de ses biens pour s’assurer les voix des cardinaux. Passons sur la trahison (deux au moins au petit déjeuner), les faux en tout genre que pratique Borgia (certificat de naissance bidon, reconnaissance de dette, tout est bon), les putes aux dîners papaux, l’inceste de tout poil, bref, Borgia, c’est le patron.

C’est d’ailleurs l’idée de Tom Fontana, qui dit vouloir représenter « l’Église catholique comme la multinationale Vatican qui, à l’instar de BP ou de Coca-Cola, nous propose un produit, en l’occurrence le salut de l’âme […]. Les prêtres correspondent aux ouvriers, les évêques aux directeurs régionaux, le collège des cardinaux au conseil d’administration et le pape au PDG. » Voilà l’entreprise catholique, sur laquelle l’actionnaire Borgia tente un raid, que Fontana raconte avec délice. Il faut voir la scène de l’excommunication — un licenciement, donc — où le pape referme violemment la Bible à laquelle le coupable n’aura plus accès, où les prêtres écrasent du pied la flamme de la bougie, tchao l’âme, virée sans indemnité.

Point de vedette dans ces Borgia tournés en anglais, mais rien que du bon : John Doman (vu dans The Wire) en Rodrigo Borgia à la cruauté renfrognée, Stanley Weber (fils de Jacques) en Juan militaire tête de pioche, Mark Ryder en Cesare écartelé entre jalousie, violence et foi, ou encore Isolda Dyshauk, la Lucrezia adolescente et naïve, moues boudeuses, qui s’éveille vite à la rouerie. Ces trois-là naviguent autour de leur pape de papa, l’aiment d’un amour violent (et plus si affinités) alors qu’ils ne font qu’office de marchepied pour son ambition. « La première famille moderne », selon Fontana : lucre, luxure et duplicité.

 

Bande-annonce :

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Paru dans Libération du 10 octobre 2011


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