jeudi 21 septembre 2006 18:08
Brooks en boucle
En signant « les Producteurs », Mel Brooks ne pouvait imaginer que son premier film deviendrait une triomphale comédie musicale de Broadway, elle-même à nouveau adaptée au cinéma en 2005.
par Samuel Douhaire
tag : cinéphilie
La version de Mel Brooks - DR
Les Producteurs, de Mel Brooks (1967). 1 h 24. 1 DVD Studio Canal. 20 euros.
Les Producteurs, de Susan Stroman (2005). 2 h 08. 1 DVD Columbia. 20 euros.
Le saviez-vous ? Hitler était non seulement un excellent danseur mais également un peintre de premier ordre : « En quatre heures, il vous faisait toute une façade. Deux couches ! » C’est le genre de blagues qui fuse dans Les Producteurs, premier film de celui qui allait devenir le premier roi de la parodie hollywoodienne. Mel Brooks raconte les tourments d’un producteur has been (Zero Mostel, énorme) et de son comptable névrosé (l’agité Gene Wilder, dans son premier grand rôle) qui, afin d’arnaquer les assurances et de se renflouer, décident de faire le plus grand bide de l’histoire de Broadway avec une comédie musicale écrite par un nazi pas vraiment repenti et intitulée Printemps pour Hitler. A la sortie du film en 1967, la plaisanterie ne fut pas vraiment du goût des associations juives américaines. Mel Brooks se justifie clairement dans le passionnant making-of du film, avec des mots qu’auraient pu utiliser Ernst Lubitsch lorsqu’il tourna To Be or Not To Be en pleine Seconde Guerre mondiale : « On ne combat pas des despotes comme Hitler par la rhétorique, la psychologie ou la philosophie. Il faut les réduire à néant par le rire. » C’est le tour de force du film : pousser au maximum les discours, les postures, l’esthétique du nazisme pour les rendre ridicules. Enorme succès en salles, Les Producteurs a connu une étonnante postérité trois décennies plus tard. Mel Brooks a transformé son film en une comédie musicale qui s’est révélée un triomphe, raflant douze Tony Awards (les Oscars de Broadway) en 2001. Dans un système d’aller-retour fréquent à Hollywood, le « musical » des Producteurs est devenu à son tour un long métrage sorti, sans beaucoup de succès, lui, en 2005. La différence avec le film de Brooks ? Quarante-quatre minutes de plus, essentiellement dévolues aux chansons et aux chorégraphies composées pour la scène, mais qui ralentissent considérablement le rythme alors même qu’un personnage essentiel au bon fonctionnement des zygomatiques, le ténor psychédélique Lorenzo Saint-Dubois (dit LSD), a disparu. Surtout, n’hésitez pas à utiliser la fonction Chapitrage de votre lecteur DVD pour accéder directement aux deux scènes phares de ces Producteurs version 2005. Le respect absolu de l’œuvre originelle n’est pas forcément la panacée. Le comique outrancier et hystérique du tandem Mostel-Wilder, déjà limite en 1967, devient carrément insupportable trente-huit ans plus tard quand il est reproduit, à la grimace et au hurlement près, par Nathan Lane et Matthew Broderick. En revanche, la réalisatrice Susan Stronam a eu la bonne idée de reprendre telle quelle l’ouverture du spectacle Springtime for Hitler – toute tentative de surpasser les idées délirantes de Mel Brooks dans cette séquence était de toute façon vouée à l’échec – « Quand on pensait avoir atteint une limite, Mel nous donnait encore une marge », raconte le chorégraphe sur le DVD des Producteurs 1967. Tant pis pour le bon goût : impossible de résister devant les ravissantes gretchens avec saucisse ou casque de walkyrie sur la tête et bretzels ou chopes de bière en soutien-gorge, devant les SS qui font des claquettes et surtout les colonnes qui se transforment en canons visant le public. Il y a pourtant une scène dans laquelle les Producteurs de 2005 dépasse leur prédécesseur : la rencontre des héros avec le metteur en scène Roger DeBris (Gary Beach) et, surtout, son secrétaire « très particulier » Carmen Ghia, qui se conclut par une conga endiablée avec des clones de Village People. Certes, Stronam a oublié au passage la fameuse séquence dite « de l’ascenseur », mais, dans le rôle de Carmen, Roger Bart (alias George, le pharmacien coincé de Desperate Housewives !) parvient à supplanter, dans le genre folle perdue, la performance pourtant déjà gratinée d’Andreas Voutsinas. « Je veux que tu ressembles à Raspoutine et que tu te comportes comme Marilyn Monroe », avait demandé Mel Brooks à Voutsinas. Si Bart a délaissé la barbiche du moine russe, il ferait passer Marilyn pour un joueur de foot américain.
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