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mercredi 22 juillet 2009 13:00

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« Brüno », le politiquement correct trématisé

Après Borat, Sacha Baron Cohen incarne au cinéma un journaliste de mode autrichien, gay en culotte de peau et aux tendances nazies qui veut réussir à Hollywood. Du rire sale et méchant.

par Philippe Azoury

tag : comédie

Brüno, de Larry Charles, avec Sacha Baron Cohen, Sting, Paula Abdul… 1 h 23. Sortie aujourd’hui.

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Brüno est une personne fragile, et sans doute sentimentäle, comme tendrait à le prouver son sérieux tropisme pour le short cuir. Certes, Brüno a un accent autrichien à couper au couteau et des tendances néonazies canal historique, mais c’est pour mieux faire avancer le milieu de la mode  : militer pour qu’il y ait plus d’eurodance dans les défilés, plus de mannequins aryens, plus de trémas sur les noms propres et figurés. Qui le lui reprocherait  ? Pas nous, qui aimons Brüno comme un frère.

Certes, Brüno n’a pas toujours été chic avec Diesel, son sextoy asiatique qu’il a un peu laissé tomber comme une merde alors que franchement il n’est pas prêt d’en retrouver un autre qui se prête à tous ses caprices sexuels, à commencer par la très acrobatique sodomie par jet propulseur. Mais Diesel était condamné à être un jour ou l’autre out. Comme toute personne évoluant dans le giron de Brüno, une personne qui ne connaît le mönde que sous la lumière de l’avant-garde  : du mïeüx, du in.

Brüno aime bien Los Angeles, et c’est dommage qu’Hollywood ne le lui rende pas mieux. Il saurait gré à tout le monde d’apprendre à perdre quelques après-midi ensoleillées à écouter une personnalité de grand talent comme Paula Abdul raconter devant la Brüno caméra comment elle se bat pour le caritatif, et comment elle fait valoir sa notoriété de Paula Abdul pour que naisse un monde meilleur. C’est vrai, elle dit ça assise sur un ouvrier mexicain qui a eu la gentillesse, pour que vive le Brunö talk-show, de surseoir à la carence de table et de chaises, et on vit peu de moments de solidarité pareils à celui-là. Cela dit, Paula Abdul est moins cool qu’on ne le croyait et a beaucoup déçu Brüno quand elle a claqué la porte du tournage alors qu’il lui demandait juste de papoter gaiement de tout, de rien et de la faim dans le monde en picorant quelques sushis à même le torse du Mexicain-table. Peut-être Paula Abdul n’aime-t-elle pas les sushis – c’est triste, le racisme culinaire.

C’est comme ces Israéliens et ces Palestiniens qui, s’ils avaient autre chose dans la tête que la haine et une meilleure oreille musicale, auraient vite compris que le chant que Brüno entonne pour la paix vaut à lui seul mille colombes. Que Brüno ambassadeur soit au Proche-Orient ce que notre Mireille Mathieu nationale fut au sacre de Sarkozy  ! Vous qui avez des lettres et une mémoire des grands moments historiques le savez, qui savez de quoi l’on parle ici. Pas comme ces types du Hezbollah, qui n’ont même pas voulu enlever Brunö alors qu’il avait mis pour eux son short le plus moulant, assorti d’un top zèbre. Aucun goût vestimentaire, les chabebs du Hezbollah. Mais c’est révélateur  : que faire contre un monde aux mentalités étriquées, où l’on voudrait vous faire admettre qu’il n’y a pas d’Afro-Américains en Afrique noire ou que les nouveau-nés adoptés ne devraient jamais connaître les sensations d’ivresse que seule fournit une moto lancée à grande vitesse  ? Comment voulez-vous faire avancer la planète si chacun n’y met pas un peu du sien  ?

Les journalistes sont amers parce qu’ils ne savent pas comment rendre compte de Brüno. S’ils rigolent quand il faut rire (tout le temps), ils n’ont rien compris au film. S’ils le prennent au sérieux (comme il le faudrait), ils passent pour des cuistres. S’ils le comparent à Borat (le précédent alias de Sacha Baron Cohen) ou à Ali G, ils se trompent de numéro. Ont-ils vu que Sacha Baron Cohen avait sorti Brüno de la mode non pas pour leur faire visiter les cintres de l’industrie du luxe, mais la réalité terrifiante d’une Amérique qu’on voudrait nous faire instantanément oublier – celle que les Bush ont laissée en héritage à Barack Obama  ? Ont-ils vu à quel degré il a encerclé, neutralisé et tourné en ridicule toutes les formes admises de reconnaissance médiatique (à l’exception de l’intelligence, mais elle ne marque plus de points depuis longtemps dans cette zone de non-droit qu’est la célébrité)  ? Ont-ils vu quelle société Brüno visait en conviant à la fête des complices avoués (Elton John, Sting, Bono, Slash) et des pigeons abusés (Paula Abdul, La Toya Jackson)  ?

Sans doute que depuis Guy Debord personne n’avait administré une telle charge au spectacle. Oui, Brüno est quelque chose comme un Debord nazi. Et folle cuir, et grand amateur d’eurodance et admirateur d’un seul Dieu  : Karl Lagerfeld. Quoi ça, on a le Guy Debord qu’on mérite  ? Et pourquoi ça, j’enlèverais ce charmant petit short cuir  ?


Bande annonce (sous-titrée)

Publié dans Libération du 22 juillet 2009


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