mercredi 15 avril 2009 17:35
C’est comment qu’on crise
Docu réalisé avant la récession mondiale, quand la violence de l’argent restait ordinaire.
par Christian Losson
tag : documentaire
DR
Let’s Make Money d’Erwin Wagenhofer, 1 h 47.
Raconter un peu de l’univers de l’argent roi à travers le prisme de ses bouffons financiers et de ses serfs esclavagisés. « Rentrer dans des images », comme le dit le réalisateur autrichien Erwin Wagenhofer. Après We Feed the World, il poursuit le récit d’une planète qui se délite sous les coups de butoir d’une élite emmurée dans la logique inique du « laissons travailler l’argent ». Son documentaire s’attache à dire une évidence (presque trop) simple : on ne pourra pas dire que l’on ne savait pas. C’est vrai, on savait. Comme on sait ce qu’il faut faire pour changer le monde : une vraie régulation, un partage des richesses, un regard sur l’autre. Ce Let’s Make Money, au tempo exemplaire, tient du réquisitoire paradoxal. Il s’est écrit avant la crise actuelle. Il tient pourtant lieu de session de rattrapage sur le mirage d’une mondialisation à visage humain. D’autant plus urgente à l’heure où les gesticulations du G20 ressemblent à une barque faisant des ronds dans l’eau face aux tsunamis annoncés (pauvreté, climat, etc.). Il ne convaincra pas les indéfectibles cyniques du néolibéralisme. Il ne modifiera pas la realpolitik du bouclier fiscal global. Remarquablement filmé, il fait marcher la planche à plans mémorables. Des visages et des mots ; des maux et des virages. Sans voix off concernante, il nous embarque avec des acteurs et des témoins d’une guerre sans nom. Il y a ce cotonnier burkinabé : « On va vous envahir, on n’a pas le choix. » Il y a ce petit Indien d’un bidonville de Madras, dont le cerf-volant et les rêves brûlent de s’élever au-dessus d’une forme de conjuration. Il y a surtout les « assassins financiers » malgré eux, les pousse-au-crime économique. Ces bad boys ont une voix sans remords. Ils n’ont même pas peur. De raconter leur croyance fondamentaliste pour le dieu marché. De dire leur religion aveugle de la compétition à tout prix. « Je ne pense pas que l’investisseur doit être responsable de l’éthique, de la pollution ou de quoi que ce soit que produise la compagnie dans laquelle il investit », déclare le patron d’un fonds d’investissement. Je ne pense pas que je ne mérite pas mes bonus, mes stocks options et ma retraite en or, disent en écho les managers d’aujourd’hui. Paru dans Libération le 15 Avril 2009
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