lundi 1er février 2010 09:51
C’est encore pire l’après-midi
Sur France 2, l’équipe de Stephane Bern teste pour vous dans une émission que l’on a testé pour vous.
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tag : France Télévisions
Hein ? Bern ? Quoi ? Non, on ne dormait pas ! Oh, ou alors on s’était juste un peu assoupis pendant Toute une histoire, vers 14 heures et demie, alors que Geneviève racontait à Jean-Luc Delarue les 7 kilos perdus qui ont remis illico son époux sur la piste de son point G. Et là, boum, France 2, 15 h 17 : Bern. Stéphane Bern. Alors que, tous les amateurs de sieste, les grippés chroniques, les aînés (oui, on ne dit plus « vioques », on dit « aînés », comme Jean-Pierre Pernaut) et les fainéants (oui, on ne dit plus « chômeurs », ordre de Pernaut et Sarkozy) vous le diront : à cette heure-là, sur la Deux, c’est devant Die Kommissarin, alias Léa Sommer que, d’ordinaire, on comate. Avant de carrément piquer un roupillon devant deux épisodes de Rex, la série autrichienne tendance berger allemand. Mais voilà que depuis lundi, France 2 a dégainé un Bern postprandial optimistement intitulé Comment ça va bien ! Avec cette ébouriffante ligne éditoriale : faire tester des machins de la vie quotidienne par des chroniqueurs. Alors nous, ni une ni deux, hi hi, on a eu une idée : on a testé l’émission. Ce sont ces heures creuses où les chaînes, ayant abandonné depuis des lustres les C’est mon choix et autres C’est encore mieux l’après-midi, se teintent du filtre verdâtre caractéristique de Derrick. Alors est-ce bien la peine de casser sa tirelire ? Parce que niveau budget, Bern, à côté de Léa Sommer et de Rex, c’est Avatar. Oui, mais non parce que depuis que la TNT a débarqué, les chaînes historiques se font tailler des croupières sur ces horaires-là. Simplement parce qu’entre un Hercule Poirot ou un Alerte Cobra sur TMC et nos amis Léa, Rex ou Stephan (oui, c’est le prénom de Derrick) du service public, c’est kif-kif bourricot : de vieilles chaussettes. Pas malin, vu que depuis l’arrêt de la pub après 20 heures, c’est l’après-midi que France Télévisions fait le plein de réclames. Du côté de M6, qui débite du téléfilm essoré et de la série improbable, problème aussi. Le calamiteux psy-soap Comprendre et pardonner lancé à la rentrée à 13 h 05 ayant fait long feu, la chaîne envisage elle aussi de lancer un magazine pour muscler ses ramollos aprèms. Sitôt le générique façon Parisiennes de Kiraz (voire Jacques Faizant, ce qui fait tout de même très plaisir), Stéphane Bern fixe le cap : « Un seul mot d’ordre, le test. » Wow. L’humanité est-elle vraiment prête à encaisser ? Pas sûr. Cette semaine, l’émission s’est en effet livrée à une batterie d’essais plus extravagants les uns que les autres. Les transports « écolo-rigolos », le yoga suspendu, « une journée totalement gratuite », la salopette ou encore ce test qui nous laissa babas : « Une journée avec un grand chien. » Certes, Bern ne nous avait pas pris en traîtres : « On va vous divertir et comprendre ensemble les phénomènes et les tendances qui influencent votre quotidien. » Ce qu’il ne nous avait pas dit, en revanche, Bern, c’est que son émission piquait les yeux : maman ! On est aveugles ! Quel est donc ce voilage entre beigeasse et saumon ? Ces tapis hideux ? Cette lumière qui nimbe le plateau d’une lueur crépusculaire ? Et ces sièges, du pastel, du caca d’oie, accueillant le séant des animateurs, autour d’une grande table de bois couleur eau de vaisselle en forme de guitare dont le manche se termine par une scène où les chroniqueurs viennent faire l’article des produits. Ou plutôt, selon le titre de la rubrique, « la Démo ! », parce que, dans Comment ça va bien !, le point d’exclamation est systématique. Signification évidente : c’est un coup d’aiguillon dans les fesses de Mémé. Oh ! Mémé ! C’est la démo ! On résume. Le décor : un attentat à la rétine. Le concept : un attentat à la mémoire télévisuelle (dites, les gars, vous croyez qu’on était en stage sur Mars pendant la centaine d’émissions à base de chroniqueurs-autour-d’une-table-qui-viennent-présenter-des-gadgets-et-des-tendances-dont-le-yoga-suspendu qui se sont succédé depuis les années 80 ?). Mais les chroniqueurs (18, à tour de rôle), là il faut bien avouer qu’on a levé une demi-paupière de notre œil mi-clos. Inconnus, ou presque,au bataillon des hallebardiers dont la télé se repaît. Pas forcément gravures de mode, certains ont des cernes, voire des rides. Ils font même un truc à la limite de la suppression pure et simple du budget de France Télévisions par l’Etat : ils donnent systématiquement leur âge en début de sujet. L’une des chroniqueuses outrepasse même l’obscène : « Je m’appelle Isabelle, j’ai 48 ans. » Et pourquoi pas un tee-shirt « I Love René Coty » tant qu’on y est ? Niveau punkitude, on s’en tiendra là. Car pour le reste, c’est l’habituel robinet à vannes molles, rires forcés et sujets décongelés-recongelés. Oh, une chronique sur le langage des fleurs ! Oh la bonne astuce d’aller se faire couper les cheveux gratos dans une école de coiffure ! Oh, et les ongles à l’œil dans une école d’esthéticiennes ! Oh et dites donc, une trottinette électrique ! Oh tiens, un psy qui lit la personnalité de sa propriétaire dans les entrailles d’un sac à main ! Dans la carrière d’un animateur de télévision, se retrouver, un morne après-midi de janvier, à devoir s’ébahir sur le retour de la salopette, c’est rude. Certes mais rappelez-nous le dernier succès de Bern ? A l’argus de l’animateur, ça ne vaut plus bézef, un Bern. Alors, il tente de faire bonne figure. « C’est tout de même très impressionnant de s’occuper d’une chienne aussi impressionnante », s’extasie-t-il. Fait « Ah-ah-ah, formidable », au vu d’un sketch à base de galette des rois et de gastro-entérite dont on vous épargne les détails. Promet une « expérience incroyable » (coller du papier alu sur les placards de la cuisine). Et, la chemise ouverte d’un bouton, explore tout le champ lexical de la joie (joie, mais aussi joyeux voire, au sujet de son équipe, joyeuse). Parfois pourtant, on surprend chez le Fou animant un regard furtif hors caméra, une inquiétude, une vague panique, peut-être une envie de pleurer. Depuis lundi, un million de personnes, à peine plus que Léa Sommer, ont vu ça. Mais selon Médiamétrie, y en a qui ronflaient. Paru dans Libération du 30/01/2010L’aprèm fraîche
L’aprèm du concept
L’aprèm des chroniqueurs
L’aprèm de l’animateur
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