C’est jeudi, c’est raviolis !
Par le Hongkongais Fruit Chan, une fable dérangeante et envoûtante sur l’obsession de la jeunesse et le cannibalisme. En version courte et en version longue.
par Samuel Douhaire
Nouvelle cuisine de Fruit Chan (2004). 1h31. Wild Side Vidéo. 2 DVD, 20 euros.
Si vous vous êtes toujours méfié de la gastronomie chinoise, ce n’est pas ce double DVD qui va vous convaincre de manger des nems ou du canard laqué. La « nouvelle cuisine » du titre consiste en effet en des raviolis vapeurs fourrés… aux foetus humains. C’est la spécialité de Tante Mei (la très, très chaude Bai Ling), une ancienne gynécologue de Shanghai reconvertie dans la restauration clandestine à Hongkong, et qui profite de ses anciennes relations médicales pour s’approvisionner en matière première. Les vertus de ses yaozi ne sont pas tant culinaires que cosmétiques : une consommation régulière de ces friandises et c’est la cure de jouvence assurée. Ching Lee (la star de la pop au teint de porcelaine Miriam Yeung) devient l’une de ses plus fidèles clientes : l’ex-star des soap operas est prête à tout pour retrouver sa jeunesse, sa beauté et, au passage, son mari infidèle. Nouvelle Cuisine est la version longue d’un sketch horrifique que Fruit Chan, cinéaste indépendant connu jusque-là en France pour ses chroniques sociales sensibles (Little Cheung, Durian Durian), avait tourné pour le film collectif 3 Extrêmes en compagnie de deux confrères asiatiques autrement plus dérangés, le Sud-Coréen Park Chan-wook et le Japonais Takashi Miike. La présence de ce court métrage sur le DVD se rèvèle un bonus précieux pour apprécier les différences entre les deux versions. Si le long métrage permet évidemment de développer les personnages secondaires (en particulier Monsieur Li, interpréé par Tony Leung Kar Fai), il modifie de façon surprenante la fin du film (bien plus perverse) et, surtout, la portée du scénario. Fable macabre sur l’obsession de la jeunesse dans sa version courte, Nouvelle Cuisine se déplace sur le terrain autrement plus dérangeant du cannibalisme comme tradition séculaire de la Chine parfaitement soluble dans le capitalisme moderne : les autorités incitent les femmes à avorter pour respecter la politique de l’enfant unique, pourquoi ne pas se faire beaucoup d’argent grâce à ces foetus en les transformant en nourriture ? Le sujet est des plus secouants, la mise en scène de Fruit Chan ne l’est pas moins qui joue avec habileté des contrastes entre un fond gore et une forme envoûtante. Comme chez Wong Kar-Wai, les éclairages élégants du chef opérateur Christopher Doyle fétichisent le moindre objet alors que les deux vedettes féminines du film multiplient les poses glamours. De quoi rendre plus traumatisantes encore les découpes de foetus au hachoir ou l’avortement interminable d’une collégienne dans un évier, scènes où Fruit Chan donne finalement moins à voir qu’à entendre, amplifiant jusqu’à l’insoutenable les bruits de succions et de frottements. Vous ne voulez vraiment pas goûter ?
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