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jeudi 28 avril 2011 16:41

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C’est jour de Machines

par Frédérique Roussel

tag : robotique

Sleep Dealer

Un monde de machines
Cycle au Forum des Images jusqu’au 22 mai
Porte St-Eustache, 75001 Paris

 

Un monde de machines. Vaste sujet. Il faudrait presque le prendre à l’envers pour en jauger la démesure : pourrait-on vivre dans un monde privé de tous prolongements machiniques ? Leur omniprésence explique le spectre à 360° du cycle que leur consacre le Forum des images jusqu’au 22 mai. Près de 150 films ont été programmés, agrémentés de tables rondes où l’on a déjà pu entendre parler de néo-luddites (contre les nouvelles technologies), du travail en usine et de son abrutissement avec le groupe Nigwal, spécialiste en sociologie du travail, ou du documentaire de Harun Farocki sur la fabrique de briques dans différents pays (En Comparaison, 2009). Ce mois-ci, il sera question de l’homme-machine (l’écrivain Ariel Kyrou, parrain du cycle, dialoguera le 5 mai avec Enki Bilal), des interactions entre imaginaire et science-fiction (le 11 mai), de cyberféminisme (le 13 mai) ou de l’exploration de Mars avec des robots mobiles (le 18 mai).

La thématique part de l’utilitarisme mécaniste, de ces robots dont l’homme ne peut désormais se passer pour son quotidien, à l’interrogation existentielle sur leur devenir, de l’évolution de cet autre qui n’est pas moi et qui pourrait bien devenir plus véloce que je ne le suis. Entre joie et frisson, entre survie et mort de l’humanité. Sur les robots ménagers, on songe à l’air primesautier et grinçant de Boris Vian. La mécanique a ceci de bien qu’elle allège les corvées. Le rêve se trouve dans la cuisine du futur de la publicité Design for Dreaming de William Beaudine en 1956. Ou dans la télévision dont Jim Carrey s’empresse d’équiper tous les foyers (Disjoncté de Ben Stiller, 1996). La religion du progrès peut basculer du côté de l’absurdité, décrite par Jacques Tati dans Mon Oncle (1958) ou du pittoresque dans le dessin animé Wallace et Gromit de Nick Park.

Mon Oncle

Elle devient plus trouble lorsqu’elle investit les territoires de l’intime, abolissant les frontières individuelles. L’androïde de Ikul’orgasme de Shu Lea Cheang (2000) collecte des données sur le plaisir sexuel pour les restituer sous formes de capsules multicolores. L’érotisme mécanique, lui, peut faire fantasmer et côtoyer la violence dans Crash de David Cronenberg (1996), projeté le 8 mai. La voiture, véhicule de valeurs symboliques, a aussi été largement explorée, comme dans la publicité Sublime Automobile (2010). Quand l’obsession techniciste semble avoir totalement disparu de l’écran, c’est parce que le « cinéma lui-même regarde sa propre machine », souligne Zeynep, la programmatrice du cycle.

Ainsi des Ensorcelés de Vincente Minnelli (1953), tableau doux-amer de l’usine à rêves de Hollywood ou de l’Homme à la caméra de Dziga Vertov (1929), histoire du démiurge qui recrée le monde artificiellement en le redécoupant au prisme de l’œil. En extrapolant, la réussite des studios Pixar peut tenir dans ce paradoxe de la médaille et ses deux faces. Si Wall-E d’Andrew Stanton (2008) est associé au techno-pessimisme, prenant comme un héros le dernier robot nettoyeur de déchets sur une Terre-poubelle, il est lui-même généré par un ordinateur, comme le souligne le critique Hervé Aubron (1).

Paradoxe presque similaire dans la trilogie Jason Bourne (Doug Liman pour le premier volet en 2002, puis Paul Greengrass en 2004 et 2007), adaptée des romans de Robert Ludlum. C’est le « cinéma d’action américain, où il n’existe plus aucune autre machine que le cinéma lui-même », a avancé le critique Emmanuel Burdeau lors d’une conférence début avril, à réécouter sur le site du Forum des images. Jason Bourne, amnésique repêché au large de Marseille, espion de la CIA conditionné, recèle dans sa hanche une capsule avec un numéro de compte. Arme de pointe du gouvernement américain à 30 millions de dollars, est-il pour autant une machine ? Sa faculté de s’étonner de ce qui ne lui correspond pas et le fait ainsi concevoir l’altérité pousse à dire non. L’homme reste finalement faillible, rassure Minority Report de Steven Spielberg (2002), adapté d’une nouvelle de Philip K. Dick.

L’Homme à la caméra

La société technologique moins. L’instinct paranoïaque de l’auteur de science-fiction américain a beaucoup inspiré les réalisateurs ces quinze dernières années avec plus ou moins de bonheur (dernier film en date, l’Agence). La machine est donc loin d’avoir rattrapé l’homme, être d’émotions. Quand c’est le cas, c’est pour lui donner des leçons d’humanité. Ainsi du petit robot de Wall-E, machine sentimentale et miroir culpabilisant de nous-même. Gerty, le robot de Moon de Duncan Jones (2009), va désobéir aux ordres qu’il suit à la lettre depuis des années face à la détermination de Sam. De leur face-à-face dans la station lunaire depuis trois ans, Gerty semble avoir gagné en empathie. Mais sa quasi-perfection d’intelligence artificielle ne compense pas la solitude de l’astronaute.

« Trois ans, c’est long. Je parle tout seul régulièrement. Il est temps que je rentre », dit Sam, qui ne sait pas ce qu’il attend. Un clone n’est-il pas aussi qu’une machine ? La machine qui prend les apparences humaines, de l’automate (sujet d’une conférence le 28 avril à travers la Règle du jeu — 1939 — de Jean Renoir, le Limier — 1972 — de Joseph Mankiewicz et Pickpocket — 1959 — de Robert Bresson) au cyborg (Teknolust de Lynn Hersman-Leeson, 2002) jusqu’à l’avatar (James Cameron, 2009). L’issue philosophique se trouve peut-être dans Sleep Dealer d’Alex Rivera (2008), qui exhale des relents d’eXistenz et de Matrix, tout en critiquant l’exploitation immigrée. Connecté dans sa chair par des câbles, l’homme corvéable peut désormais construire un immeuble à distance, sans être sur place, grâce à l’énergie de sa concentration. Ou bombarder de l’autre bout du monde. Au risque d’imploser ou de se tromper. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

(1) Génie de Pixar, éditions Capricci.

Paru dans Libération du 27 avril 2011


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