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dimanche 16 mai 2010 10:28

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C’est l’heure « Tournée »

par Olivier Séguret

tag : Festival de Cannes

DR

Tournée de et avec Mathieu Amalric
avec Mimi Le Meaux, Evie Lovelle, Dirty Martini, Roky Roulette… 1h51.

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Mimi Le Meaux et Dirty Martini, talents aiguille

Les strip-teaseuses tonitruantes de «Tournée».

Tournée, le quatrième film de Mathieu Amal-ric et qui ouvrait la compétition officielle, consiste en au moins quatre voyages superposés et presque antagonistes dont aucun ne finira vraiment jamais. D’abord un voyage dans le music-hall contemporain avec le show que produit de ville en ville une petite troupe de strip-tease américaine spécialisée dans le new burlesque : cinq filles plutôt potelées, dodues, parfois grassouillettes et un garçon. C’est un voyage au sens fellinien du terme : une succession de numéros de cabarets perçus dans la lumière brouillée de discothèques et de vieux théâtres de province, ou jaillissant dans l’embrasure d’un lourd rideau, ou s’improvisant pendant une répétition. Un défilé de chairs bariolées et de rayons fumants, une exposition morcelée, sexy sans être réellement sexuelle, où les corps offrent en même temps leur beauté et sa dérision. Les pompons tournicotent au bout des seins, les foulards s’échappent des culottes et, sur les pubis, claquent de minuscules bannières étoilées.

Le second voyage est celui par lequel ces plantureuses Américaines découvrent la France. Ou plutôt ne la découvrent pas puisqu’elle se plaignent à leur manager, Joachim, de n’en voir que des hôtels Mercure, des zones commerciales et des boîtes paumées. Le Havre, Nantes, Bordeaux, mais aucun paysage autre qu’urbain, nocturne, gris et postindustriel.

Joachim est le héros de Tournée et il est lui-même l’objet du troisième voyage où nous emmène le film : un voyage dans sa vie. Celle-ci est un champ de guerre. Deux fils bientôt ados dont il ne sait pas s’occuper, une ex-compagne qui ne veut plus le voir, des amis cruels, des ennemis déterminés, des galères d’argent et des trahisons dont Joachim est peut-être le coupable. En tout cas, quand il dit qu’il doit monter à Paris « pour y tuer un type », on ne mettrait pas la main au feu qu’il plaisante.

Enfin, Tournée nous fait voyager avec une élégance et une discrétion renversantes dans ce qu’il faut bien appeler, en faisant le moins peur possible, le meilleur du cinéma français. Dès les premiers plans, le film fait revivre et tenir ensemble le Femmes, Femmes de Paul Vecchiali et le Plaisir de Max Ophüls. A Nantes, ce sera Demy, Melville et pourquoi pas Jim Morrison qu’il enlacera avec un tact immense. Et ainsi de suite, sans jamais donner le sentiment de convoquer des fantômes glacés à bon compte, mais au contraire en dansant sur un brasier d’admiration à demi consciente et portée par la flamme de son sujet : l’éternel féminin où Tournée, son héros et son metteur en scène, joyeusement, se consument.

À ce stade, il ne devrait plus y avoir de suspense. Oui, le cinéaste et Joachim ne font qu’un : Mathieu Amalric, et il n’aurait pas pu en être autrement. C’est Amalric qui régale et offre, à risques maximums, une tournée à cœur ouvert sur une vision profonde, palpitante et donc cardiaque, philosophique et donc morale, de la vie. L’acteur Mathieu est d’un génie inquiétant dans le rôle. L’auteur Amalric est d’une finesse captivante dans la mise en scène. Son cinéma tactile et sobre, chaud et coupant, doué de nouvelles couleurs et lumières, maintient son régime élevé, son rythme percussif et sa consistance sensible sans faux-pas d’un bout à l’autre de l’épopée. En peignant sa fiction sur les décors d’un monde où les nuits sont des espaces-temps prolongés, désynchronisées du monde social habituellement représenté, Amalric offre aussi à son film la liberté de creuser à son tour des galeries dans ses propres nuits talismaniques et improvisées. Les petits matins de Tournée sont des moments de suspension inoubliables.

« Tout est suspect sauf votre corps. Tout. Sauf vous, les filles », dit Joachim à ses danseuses, croyant avoir des choses à leur apprendre à ce sujet. C’est plutôt nous qui profitons de la leçon : « Ça prend du temps pour aimer son corps », pourra-t-on aussi entendre au fil de dialogues dont Joachim-Amalric est l’âme et l’interprète, tout en gaieté malgré les choses graves, tout en légèreté malgré des destins que l’on devine lourds. Dans Tournée, c’est toujours la joie de vivre qui l’emporte : parmi ces femmes qu’il emploie et qu’il admire, le marlou Joachim finira par en élire une. Ce sera Mimi, la belle néo-Marilyn, qui aura vu in fine son morceau de France, en paysages certes, mais surtout en chair et, on l’espère pour elle, en os.

Paru dans Libération du 14 mai 2010


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