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lundi 20 février 2012 13:00

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CFootu

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : football , disparition , Bourre-Paf

C Le Talk, sur CFoot - DR

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Instants télé : Le père Denis, Don Drucker, Papy Becarro

Estelle Denis au Puissance 4, la Terre sous Michel Drucker et Thierry Becarro au 20 heures.

Ce jour-là, il faisait chaud ; il y avait du vin, il y avait des rires, la peau des femmes avait un goût de sel et les muscles des hommes roulaient sous leur veste de lin froissé. C’était le 28 juin 2011, c’était il y a mille ans : la Ligue de football professionnel (LFP) présentait à la presse ébahie sa chaîne de télévision, CFoot, et les moustaches de son président, Frédéric Thiriez, frisaient vers l’azur et les aéroplanes.

Et puis voilà : le 10 février, la LFP annonçait la fin prochaine de CFoot. La faute à pas de chance, à la TNT payante qui ne marche pas, à l’argent que ça coûte, et la crise, ma pauv’ dame, la crise… Ça, c’était pour la version officielle délivrée sur la chaîne elle-même ce funeste vendredi par son président, Jean-Michel Roussier. Surtout, CFoot ne sert désormais plus à rien : créée alors que Canal + était le seul enchérisseur sur les droits télé après le retrait d’Orange, la chaîne devait servir de poire pour la soif à la ligue en même temps qu’épée de Damoclès (oui, deux clichetons dans la même phrase, mais c’est un papier foot aussi) sur la nuque de la chaîne cryptée. Mais depuis, la LFP s’est refait la cerise avec l’arrivée d’Al-Jezira sur le marché : couic, CFoot. Que nous n’allions pas laisser mourir sans chausser nos pompes à crampons funèbres : 3,99 euros d’abonnement plus tard, nous étions en tenue, rivés devant CFoot.

 

Adieu blabla

 

Il y a toujours ce moment gênant, quand on s’immisce sur une chaîne à passion exclusive du type CFoot, Equidia ou AB Moteurs, où on a l’impression de débarquer à l’étranger. On comprend certains mots, mais en fait on ne pipe rien. Ici, on assiste à Culture Foot, où Thomas Hugues confesse un certain Bruno Bini évoquant « les lutins » qui lui parlent pendant les grands matchs. Mais il faut s’accrocher car, sur CFoot, on cause beaucoup. Et ce tout au long d’émissions consistant à mettre des gens autour d’une table : il y a, chaque soir, C Le Talk et C Le Club, les deux grands rendez-vous de la chaîne. Notons la créativité des deux titres alors qu’au bout d’une semaine de visionnage intensif, on n’a toujours pas compris la différence entre l’un et l’autre. Dans C Le Club comme dans C Le Talk, ça parle pointu, pointu, pointu de ballon. Et tout le monde a toujours un avis sur chacun des débats proposés : « Un grand buteur est-il forcément un grand joueur ? » (On aurait répondu oui, mais c’est pas aussi évident.) « Le football va-t-il vraiment dans le mur ? » (Réponse définitive de Jean-Michel Larqué, chroniquer régulier : « Tout passe par le respect des uns et des autres », heu…) Ou « Lyon, 1-0, ça suffit ? » (Là aussi, on aurait dit oui, mais c’est beaucoup, beaucoup, beaucoup plus compliqué que ça.) Des micros-trottoirs viennent étayer ces questions essentielles, des tas de gens ont des tas d’avis, du style « sportivement, il était bon ».

 

Adieu poésie

 

Car on le sait, il y a un parler football, une langue vernaculaire, entre vocabulaire de procès-verbal et poésie administrative, dont seuls les initiés saisissent le sel et toute la portée. « Il est à un poste, professe ainsi Grégory Coupet, autre chroniqueur, où on lui demande d’être intransigeant sur l’homme. » Du même, cette sentence dont on se refuse à croire qu’elle ne contienne pas de sous-texte : « C’est une belle équipe, et en plus c’est une équipe qui joue au ballon. » Et toutes ces déclamations de s’accompagner de rires sous cape et de clins d’yeux entendus, laissant entendre que s’ils voulaient, hein, ils pourraient en dire bien plus. Quant aux déroulants qui, à la manière des chaînes info, balancent de la brève au kilomètre, on est clairement chez les dingos : « Lorient : Monnet-Paquet (béquille à la fesse) » ou « Lille : "Oui, je sais que Valence s’intéresse à moi", a confié Mathieu Debuchy à Superdeporte. » Qui n’est pas, ouf !, le titre d’un sketch de Dieudonné, mais celui d’un journal sportif espagnol.

 

Adieu trompettes

 

Ah ça, c’est — bien sûr, à part la rediffusion de matchs vieux de trois ans — le gros morcif de CFoot. Son plus-produit, son aspirateur à abonnements (330 000, jure la ligue), son exclu. Oui, d’accord et aussi le truc que la LFP n’a réussi à refourguer à aucune chaîne, expliquant par là même l’existence de CFoot : la… tadam… Ligue… tadam… 2 ! L’US Boulogne Côte d’Opale contre l’AC Arles-Avignon. Sedan-Istres. Amiens-Laval. Tel est le lot du joyau de CFoot, Ligue 2 Exclusif, magazine au nom un rien survendu. C’est que la chaîne, réaliste quant à l’attractivité de ses rencontres, a décidé de les tuner comme certains Ch’tis de Confessions intimes transforment leur Yugo à coups de jantes dorées et de volant sport similicroco. Générique acier style super urbain, bande-son de blockbuster rivalisant de cordes de fin du monde entrecoupée d’extraits de Massive Attack… Autant vous dire que Boulogne Côte d’Opale - Arles-Avignon prend soudain une autre gueule. La voix off, hypertestostéronée, en fait des tonnes : « l’adrénaline au maximum », « un frisson parcourt le stade ». Notons qu’il ne s’agit absolument pas là d’une métonymie : c’est vraiment le stade qui a froid, ses gradins, ses grillages, parce que, pour assister au choc des trompettes boulonnaises contre les branle-panneaux arlésiens, il n’y a pas un chat.

Mais bon, à Libération, amis des sans-papiers, des putes borgnes et de toutes les causes perdues, on aime bien Ligue 2 Exclusif. Pas tant pour la compétition que les images tournées dans les vestiaires avant, pendant et après le match, pour le coup vraiment exclusives puisque ces beaux messieurs de la Ligue 1 ne veulent pas qu’on leur filme le slip Kenzo. Là, on suit la causerie pas très motivée de l’entraîneur à ses ouailles aux crampons de plomb qui se noient dans les bas-fonds du classement : « Rien lâcher, les gars, rien lâcher, état d’esprit, état d’esprit. » Ici cet autre implore : « Mettez-moi de la folie, même si c’est pas conventionnel. » Au retour du match, évidemment perdu, l’équipe s’affale sur le banc, le moral dans les protège-tibias. Et encore, ils ne savaient pas, les pauvres gars, espoir qu’une rotule défaillante cantonne à la Ligue 2 ou vieux cheval de 37 ans refourgué par quelque club rupin de L1, que jamais plus une chaîne ne saisirait leur désarroi. On vous laisse, on va pleurer.

 

Paru dans Libération du 18 février 2012


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