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lundi 15 septembre 2008 08:40

  • cinéma

« Cahiers du cinéma » : clap de reprise

Presse. Dix repreneurs sont en lice pour le rachat du mensuel cinéphile.

par Frédérique Roussel

tag : presse

Qui va racheter les Cahiers du cinéma ? La mythique revue, fondée en 1951, est en vente depuis que le groupe le Monde a annoncé en avril vouloir s’en séparer. La date de remise des offres pour la reprise des Editions de l’étoile, société éditrice de la revue, a été fixée à aujourd’hui. Si plus d’une vingtaine de candidats ont pointé leur nez, le dernier carré compte moins de dix repreneurs sérieux.

C’est beaucoup pour un mensuel dont les ventes se sont effritées depuis les années 80, jusqu’à flirter aujourd’hui avec les 23 000 exemplaires. Et qui affiche des pertes de 700 000 euros. Sa renommée n’a rien à voir avec sa diffusion : les Cahiers furent et restent la famille de la Nouvelle Vague et de grands noms devenus réalisateurs comme Truffaut, Chabrol ou Godard. Le sort de la revue préoccupe parce qu’on touche à un creuset critique, à une pensée vivante. Les Cahiers ont des allures de maison hantée.

Passage de la Boule blanche, le siège depuis 1974, on attend l’issue. Le numéro d’octobre est en phase de bouclage. « Pour la une, on hésite encore entre la Vie moderne de Raymond Depardon et Dernier Maquis de Rabah Ameur-Zaïmech. Le choix se fera en fonction des photos. » Voilà Jean-Michel Frodon, directeur de la rédaction, venu du Monde ère Colombani en 2003. A côté, Emmanuel Burdeau, jeune rédacteur en chef. On leur prête des divergences qui transparaissent dans la ligne critique.

Les Cahiers se sont souvent cristallisés sur des personnalités, ont toujours endossé la peau de leurs mentors. Et Burdeau, associé avec Thierry Lounas et Thierry Wilhelm (déjà investisseur dans Politis et Mediapart), porte un projet de reprise qui a le soutien d’une majorité de l’équipe. Frodon, lui, refuse de se déclarer. « Il faut étudier les différentes propositions. Les Cahiers ont besoin d’un projet en phase avec la réalité. » Burdeau s’est saisi de l’opportunité. « C’est une chance historique pour que les Cahiers se réinventent, et pas seulement de manière éditoriale », défend-il, visant l’équilibre en 2011 pour le soixantième anniversaire. On lui reproche d’avoir tiré trop tôt et une déclaration publique, paraphée de grands noms d’écrivains et de réalisateurs. « Certains ont signé sans même avoir lu jusqu’au bout », disent les mauvaises langues.

Ce n’est pas le cas de Paul Otchakovsky-Laurens, fondateur de P.O.L. qui lança autrefois Trafic avec Serge Daney : « Je soutiens ceux qui font les Cahiers, en tant qu’ancien lecteur d’une revue qui a accompagné mon éveil au cinéma. Mon choix n’est pas que sentimental, j’adhère au projet Burdeau. »

La petite équipe des Cahiers, neuf salariés et une vingtaine de pigistes, a vécu ces derniers mois au rythme des rumeurs. Fébrile, elle craint d’éventuels licenciements. « Les gens souhaitent être fixés le plus rapidement possible », précise Laurent Laborie, délégué du personnel. Si tous les candidats ne se sont pas découverts, certains ont affiché la couleur.

C’est le cas des Inrockuptibles. « Il faut que les Cahiers gagnent des lecteurs en étant plus diversifiés, plus vivants et plus séduisants », estime Jean-Marc Lalanne, rédacteur en chef, qui le fût aussi aux Cahiers jusqu’à l’arrivée de Frodon.

Autre ex-enfant des Cahiers, Antoine de Baecque porte la bannière des éditions Vilo : « C’est une revue essentiellement cinéphile et intellectuelle, explique-t-il. Vilo veut adapter l’économie à cette radicalité. Il s’agit de re centrer la revue, en parlant d’une dizaine de films avec des images fortes. »

On évoque aussi la candidature de Pascal Caucheteux, producteur d’Arnaud Desplechin, muet sur ses intentions : certains pointent le risque de conflit d’intérêt. Il y Alain Kruger, ancien directeur de Première. Son objectif ? « Faire la meilleure revue du monde sans se faire écraser par le poids de l’histoire. Donner plus de légèreté, incarner une cinéphilie qui s’est diversifiée, donner plus de place à l’image. »

Chez Phaidon, célèbre éditeur britannique de livres d’art, Richard Schlagman son PDG est enthousiaste, il veut notamment créer une édition anglaise : « Je sais que je peux faire beaucoup avec ce titre, en respectant son héritage et son esprit. »

Quant à Serge Hayat, président de Cinémage, fonds d’investissement dans le cinéma, il vante un projet d’entrepreneur en cheville avec le producteur télé Mathieu Tarot et Bernard-Henri Lévy : « Nous ne sommes pas des mécènes, il faudra arriver a minima à l’équilibre. L’important est d’en faire une société indépendante autonome. »

Toutes les offres seront étudiées par le groupe le Monde sur la base de critères comme le maintien de l’identité, l’aspect social et la surface financière. L’avis des Amis des Cahiers, actionnaire à 3 % qui regroupe 130 anciens et actuels rédacteurs, ainsi que des personnalités proches de la revue, sera déterminant. Sa gérante Claudine Paquot a constitué un comité extraordinaire de six personnes (dont Michel Piccoli) qui donnera son avis. La destinée des Cahiers du cinéma se trouve entre les mains de leur propriétaire depuis dix ans. L’enjeu de cette énième crise dans leur longue histoire sera une fois de plus de conserver leur âme.

Paru dans Libération le lundi 15 septembre 2008.


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