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mercredi 16 décembre 2009 11:18

  • cinéma

Cameron : Nouveau monde

par Bruno Icher, Olivier Séguret

tag : blockbuster

Photo : Jérôme Bonnet

James Cameron a toujours eu quelque chose de marxiste : pour lui, tout est politique. Aussi, quand il nous déclare qu’Avatar « est un commentaire politique sur l’histoire de l’humanité », il ne fait pas une œillade particulière à l’intention du rouge Libération, il dit une évidence qui pourrait s’appliquer à tout son cinéma.

Politique, Avatar l’est d’une façon plus frontale qu’on ne pouvait l’imaginer, une façon très XXIe siècle, c’est-à-dire écologique. Le hasard a voulu que nous rencontrions James Cameron le jour de l’ouverture du sommet de Copenhague, et lui-même n’était pas passé à côté de la coïncidence objective : « Oui, c’est un film sur ce sentiment de la perte de la nature que nous partageons tous aujourd’hui », glisse-t-il entre deux remarques sur le « retard coupable pris par les Etats-Unis sous l’administration Bush » et « la conscience universelle qui s’exprime enfin aujourd’hui ».

La planète Pandora où nous emmène Cameron pour y planter son Avatar est une petite Terre merveilleuse et littéralement paradisiaque, où des espèces animales, végétales et humanoïdes vivent dans un entrelacs soyeux de fluides symbiotiques. Pandora, pour son plus grand malheur, est colonisée par une armée terrienne qui en veut surtout à ses ressources minières mirifiques. L’affrontement qui va s’y jouer, tellurique, est celui de l’industrie contre la nature, du gâchis contre la durabilité, du respect contre l’exploitation, de la civilisation technologique contre un état sauvage harmonieux et immaculé.

Depuis, peut-être, le Eyes Wide Shut de Kubrick, aucun film n’aura été autant attendu qu’Avatar. La faute à Titanic, sans doute, puisqu’il a valu à Cameron l’auréole du plus grand succès de l’histoire du cinéma : 1,8 milliard de dollars de recettes au box-office mondial. Pas forcément facile à porter, pas non plus le meilleur angle sous lequel être attendu au tournant : comment peut-on faire mieux que ça ?

Indépendance et autonomie financière

La faute aussi à Cameron lui-même, qui n’a cessé de présenter son nouveau projet sous l’angle de tous les défis : mettre au point la caméra exclusive apte à donner forme à son rêve, mettre au pas l’exploitation mondiale pour forcer la main de l’équipement des salles en 3D, mettre au diapason numérique toute une industrie en annonçant, longtemps à l’avance, que son film allait révolutionner l’histoire des techniques du cinéma.

Du coup, on prête sans doute à James Cameron plus qu’il ne peut en assumer : le « visionnaire de l’entertainment [divertissement] » reste un artiste faillible, comme tous les autres. Mais il est tout de même capable d’inventer à la fois le système économique et le cadre technologique dans lequel son cinéma est possible. Et il est sans doute le seul dans ce cas. Le seul à s’être ménagé autant d’indépendance dans ses choix, d’autonomie dans ses finances et finalement de liberté, fût-elle une liberté sous pression, proportionnelle aux risques et aux investissements.

Concernant Avatar, la question reste entière de savoir si la Fox et Cameron peuvent gagner de l’argent avec un film basé sur une histoire originale et inconnue (là où les blockbusters dérivés de licences façon Harry Potter, Spider-Man ou Twilight ont en leur faveur une notoriété préalable), un film qui ne dispose pas non plus de vraies superstars hollywoodiennes - malgré tout notre respect pour SigourneyWeaver - et qui ne pourra pas davantage compter, comme autrefois, se refaire grâce à un marché du DVD qui va se tarissant. Il faudra une fréquentation exceptionnelle du film en salles pour pouvoir rentrer dans les frais, estimés à 500 millions de dollars, dont environ 200 millions pour le marketing (soit respectivement 339 et 136 millions d’euros, selon des chiffres recoupés et vraisemblables, mais non confirmés par les principaux intéressés).

Des budgets ou des recettes d’une telle hauteur, aujourd’hui, on n’en trouve pas dans le reste de l’industrie du cinéma mais dans celle du jeu vidéo, dont Cameron est aussi un excellent connaisseur. Toutes catégories du spectacle confondues, c’est en effet un jeu sorti il y a un mois, Call of Duty Modern Warfare 2, qui détient le record de bénéfices immédiats avec 550 millions de dollars amassés dans les cinq premiers jours de son lancement. Cameron est mieux averti qu’aucun autre cinéaste que c’est face à de tels produits qu’il se trouve désormais en concurrence.

Le refus des compromis

L’une des singularités de James Cameron, et probablement la principale raison de son ascension vertigineuse, tient à un goût obsessionnel pour la perfection. Sur un plateau, dans les coulisses, il contrôle tout, vérifie tout, maîtrise tout. Le trait de caractère est commun à la plupart des cinéastes, mais cette omnipotence assumée sans complexe par Cameron passe aussi bien par le volet du financement que par le choix des comédiens, la construction de matériel ultrasophistiqué de prise de vue ou, évidemment, par l’excellence des effets spéciaux dont il supervise la moindre étape. En cela, Cameron a un air de famille avec Stanley Kubrick dont le film 2001, l’Odyssée de l’espace a été à la fois une sidération adolescente et une révélation pour l’auteur de Titanic. Kubrick pouvait attendre des années, voire renoncer à un projet, si les conditions nécessaires à sa réalisation n’étaient pas réunies. La sortie récente d’un livre somme chez Taschen a rappelé que Kubrick a finalement abandonné l’idée de faire son Napoléon, projet qui le tenaillait littéralement, en l’absence d’un financement suffisant. C’est même la raison pour laquelle il avait fondé sa propre compagnie : pour ne jamais plus avoir à composer avec les studios, sujets à une versatilité chronique. De même, Kubrick a préféré repousser indéfiniment son projet d’Artificial Intelligence, AI, car il attendait que les progrès de la robotique soient suffisamment avancés pour confier le rôle principal à un authentique robot. Spielberg, moins patient, n’a pas eu les mêmes exigences. Il est allé chercher Haley Joel Osment, le garçon vedette de Sixième sens pour réaliser AI.

Si le refus du compromis semble la caractéristique commune des deux cinéastes, la différence fondamentale entre Kubrick et Cameron repose sur le fait que ce dernier arrive généralement à ses fins.

Aucun autre réalisateur contemporain, sans doute, n’aurait pu mener jusqu’à son terme une entreprise comme Titanic et plus encore, comme Avatar. Pour aller au bout de Titanic, Cameron a renoncé à son salaire (8 millions de dollars) et a mis ses royalties dans la balance. Ce n’était pas la première fois et, à Hollywood, tout le monde sait que l’argent n’est pas le bon levier pour faire céder Cameron. Quand il réalisait le premier Terminator, en 1984, il avait mis ses derniers dollars dans des scènes supplémentaires, avait cédé tous les droits à la productrice Gale Anne Hurd pour un dollar symbolique et dormait dans sa voiture. L’histoire s’est bien terminée puisque juste après le tournage, il a épousé la productrice.

Pour Avatar, le contexte est un peu différent. Comment refuser quelque chose à celui dont le film précédent a battu tous les records ? Dix-neuf semaines d’affilée en tête du box-office américain, une sortie en DVD alors que le film est encore exploité en exclusivité en salles. La Paramount, qui assurait la distribution exclusive de Titanic (et qui, pour cela, avait contribué au budget du film à hauteur 65 millions de dollars), a même reçu d’innombrables demandes de copies neuves des exploitants tant la leur était usée jusqu’à la corde. Bref, comment dire « non » au réalisateur de Titanic ?

Sophistication et perfectionnement

Jon Landau, producteur de Titanic et d’Avatar, contourne soigneusement la question, ce qui est également une manière d’y répondre. « Il faut discuter. Je connais Jim depuis longtemps et nous avons eu d’innombrables disputes sur les questions de budget et de faisabilité de certaines scènes. Comme tout le monde, il accepte les compromis mais uniquement s’il est absolument convaincu que cela ne nuit pas à l’histoire qu’il veut raconter. Jamais autrement. Par exemple, quand nous avons fait Titanic, le système hydraulique qui inclinait le bâteau coûtait extrêmement cher. Sur le scénario, il était prévu trois angles d’inclinaison de la maquette pour des prises de vues spécifiques. Une à plat, évidemment, une de trois degrés et une de six degrés. Chacune des installations coûtait un million de dollars et ça posait un gros problème. Jim a décidé que nous allions nous passer de l’inclinaison à trois degrés. C’était un compromis, un compromis à un million de dollars, qui ne mettait en péril ni la cohérence du film ni sa propre vision. »

Dans le cas d’Avatar, la vision de James Cameron était intimement liée à la sophistication des images de synthèse. Pendant près de quatre ans, en compagnie du technology master hollywoodien Vince Pace, Cameron a mis au point la caméra et les technologies numériques nécessaires au film, pour un coût de développement évalué à 14 millions de dollars (9 millions d’euros). Il a notamment porté une attention particulière sur les prises de vue en motion capture, dont il a perfectionné le système pour atteindre au parfait réalisme des Na’vis, ces créatures humanoïdes élancées, de trois mètres de haut, à la peau bleue et légèrement zébrée. Il y est en effet parvenu. Tout comme il avait exigé, et obtenu, le développement d’une caméra sous-marine permettant des prises de vue dans les grandes profondeurs. Cet engin, utilisé désormais par les expéditions sous-marines, a été imaginé par le frère de James Cameron, Mike, avec le concours du fabriquant Panasonic. Tout comme il avait poussé les ingénieurs de sa propre société Digital Domain dans leurs derniers retranchements pour cette scène stupéfiante dans Abyss, lorsqu’une tentacule d’eau pénètre dans la station sous-marine, prenant l’apparence physique de ceux qu’elle croise. A cette époque, en 1989, personne n’avait fait ça. Cameron, lui-même, était tellement peu sûr du résultat qu’il avait écrit le scénario de manière à ce que la scène puisse être coupée sans influencer le déroulement dramatique. « Ne vous méprenez pas, si ce dont j’ai besoin existe déjà, je préfère l’acheter que le fabriquer », dit Cameron. « Ce n’est pas par plaisir que je fais tout ça. Mais si cela est nécessaire, alors je m’y mets. D’ailleurs, si je n’avais pas été cinéaste, j’aurais probablement choisi un métier de scientifique, comme ingénieur ou dans la recherche fondamentale. » Et d’ajouter, rendant la monnaie de leurs pièces aux générations geek qui l’ont fait roi : « Ces outils que nous avons créés sont open source : ils sont à la disposition de tout le monde, pour d’autres films. Je souhaite que tout le monde s’en empare et qu’on les améliore, pour profiter à mon tour d’une technologie plus évoluée quand je ferai mon film suivant. »

L’intransigeance du cinéaste reste cependant légendaire. Une réputation de dictateur qui lui a valu quelques règlements de compte plutôt secs avec des comédiens malmenés sur les tournages et surtout avec les techniciens qu’il n’épargne jamais. Ainsi, quand Kate Winslet jurait ses grands dieux qu’elle ne tournerait plus jamais avec Cameron parce qu’elle avait failli se noyer sur le plateau de Titanic, le réalisateur est resté très flegmatique : « On lui a laissé croire qu’elle se noyait, ce n’est pas la même chose. On ne peut pas prendre en compte quelques éclaboussures… Mais la vraie question est : "Kate retournera-t-elle un film avec moi ?" Et la réponse est oui, certainement. C’est une actrice très talentueuse. »

Cette réputation n’est pas une légende. Démarrant sa carrière chez le roi de la bidouille, Roger Corman, dans les années 70, Cameron commentait ainsi ses premiers pas dans l’industrie du rêve : « Au bout de trois semaines, j’avais mon propre département [effets spéciaux, ndlr] et tous ceux qui travaillaient avec moi me détestaient. » Deux ans plus tard, Cameron réalise son premier long-métrage, Piranhas 2 qu’il évoque en ces termes : « Le meilleur film de piranhas volants jamais réalisé… » Non seulement le film est une catastrophe scénaristique, mais c’est aussi un champ de bataille entre Cameron, embauché juste pour que le générique comporte un nom américain, et le producteur Ovidio G. Assonitis, célèbre faisan et notoire fabricant de nanars. Le tournage est un chemin de croix et, vers la fin, Cameron se fait jeter comme un malpropre. Le producteur lui confisque les bobines, mais Cameron ne l’entend évidemment pas de cette oreille. Il se rend à Rome et se faufile la nuit dans les studios pour refaire le montage de son film. Le résultat sera de toute façon si catastrophique que Cameron n’en parlera plus jamais autrement que sur le ton de la plaisanterie amère.

Têtu comme une mule

Dans ce registre conflictuel, le sommet fut atteint sur le tournage d’Abyss. L’actrice Elisabeth Mastrantonio a vécu, dira-t-elle, un calvaire. La fatigue, la tension nerveuse, les relations détestables que Cameron entretient avec l’équipe technique ont envahi tout le plateau. Ed Harris a raconté plus tard qu’il était en proie à d’inexplicables crises de larmes quand il se retrouvait seul. Mary Elisabeth Mastrantonio est au bord de la dépression nerveuse, désignant franchement Cameron comme le responsable de cet état. Un incident met le feu aux poudres. Alors que la comédienne, traumatisée à l’idée de simuler sa propre mort, produit un effort surhumain pour tourner la scène, elle quitte le plateau en jurant qu’elle n’y remettra plus les pieds. Elle n’apprendra que quelques heures plus tard que la scène doit être retournée car il n’y avait pas assez de pellicule dans le magasin.

Quant aux techniciens, ils avaient fait confectionner une gamme de tee-shirts sur lesquels étaient inscrits des slogans aussi charmants que « Son of Abyss » ou, mieux encore « Je peux tout supporter, j’ai travaillé avec James Cameron ». Ambiance. Sur le sujet, Jon Landau a une petite idée. « La vérité, c’est que Jim n’attend pas davantage de ceux qui travaillent avec lui que ce qu’il attend de lui-même. Il est exigeant ? Oui, sans doute, mais jamais sans raison. »

Il en sait quelque chose. S’il existe une catégorie socioprofessionnelle avec laquelle Cameron s’est régulièrement engueulé, c’est bien celle des producteurs.

Dès le tournage de Terminator, il se fâche à mort avec John Daly qui voulait que le film s’achève avec la scène dantesque (et coûteuse) de l’explosion du camion-citerne. « Fuck You. Le film n’est pas terminé », a répondu bruyamment James Cameron devant un parterre de techniciens pétrifiés. Non seulement il a tourné la fin qu’il voulait, quand l’androïde meurt écrabouillé dans une presse hydraulique, mais il trouve encore le moyen de tourner des scènes supplémentaires, sur son propre argent, sans l’accord de la production et encore moins celle des autorités locales. Pendant une journée, il joue à cache-cache avec la police dans les rues de Los Angeles avec une caméra et Arnold Schwarzenegger vêtu de cuir de la tête aux pieds.

Cameron têtu comme une mule ? Certainement, mais pas aussi caricatural que cela, selon Jon Landau : « Il accepte toujours toutes les bonnes idées, d’où qu’elles viennent, d’un acteur, d’un technicien et même d’un producteur, c’est dire. C’est sans doute une des raisons qui poussent tant de gens, à la technique, aux décors, aux costumes à travailler avec lui depuis tant d’années. La seule chose qu’il ne faut surtout pas faire avec Jim, c’est de lui dire que l’on est pas d’accord sans avoir une très très bonne raison. »

Il faut croire que personne n’avait de raison valable pour l’empêcher de s’octroyer quatre ans de travail pour son Avatar. Landau confirme. « Il a réussi, et je l’ai un peu aidé, à convaincre que ce film avait besoin de cela. A Hollywood, la norme c’est de courir avant de marcher. Nous, nous avons eu la possibilité d’apprendre à marcher avant de nous mettre à courir. » Dans Avatar, c’est le héros paraplégique Jake Sully qui, au début du film, réapprend à courir une fois que son âme d’humain a été transplantée dans un corps de l’espèce Na’vi indigène. Malgré son chahut et sa fébrilité, cette scène est l’une des plus émouvantes du film parce qu’elle en concentre tout le rêve complexe, grandiose et ambigu.

C’est un peu comme si James Cameron avait besoin de concevoir des mondes et des créatures définitivement étrangères et d’en éprouver au maximum l’altérité (un Terminator, des aliens bleus), pour mieux nous réfléchir dans leur miroir.

Un rêve complexe

Dans Avatar, les Na’vis sont des autres nous-mêmes, une projection, une métamorphose, le simulacre d’une humanité qui aurait bifurqué autrement, une hypothèse. James Cameron est comme ça lui-même. A la fois un homme de la Renaissance qui invente ses outils et dont l’artisanat fait progresser toute une industrie et un cinéaste inquiet. A la fois un visionnaire et un petit tyran pour lequel la fin justifie les moyens. A la fois un type affable et le citoyen sincère d’un monde écologiste qu’il appelle de ses vœux. A la fois conscient de nos impasses, qu’il métaphorise brillamment dans Avatar, et affamé de technologies dispendieuses. A la fois le dernier des classiques hollywoodiens et le premier des modernes de l’âge numérique.

D’ailleurs, pour reprendre avec lui la conversation là où nous l’avions commencée, Cameron réaffirme : « Oui, Avatar est un commentaire politique sur nous-mêmes. Mais c’est avant tout de l’entertainment ! » Nous voilà tous rassurés.

Paru dans Libération du 12 novembre 2009


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