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vendredi 23 septembre 2011 13:38

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Canal +, point de fusion

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tag : Canal+

Canalsat - DR

Un coup de règle en fer sur les doigts, ça va. Dix, ça fait beaucoup, surtout quand la bastonnade s’accompagne d’un gros coup de boule. C’est la correction que s’est vu infliger hier Canal + par l’Autorité de la concurrence. Un (aïe), deux (mais, aïeuuu) et ainsi de suite jusqu’à dix manquements aux engagements pris lors du rachat du bouquet TPS il y a six ans. Conséquence jusqu’alors inédite en France : l’Autorité retire son autorisation à la fusion des bouquets CanalSat et TPS. Et colle à Canal + en guise de coup de boule une amende de 30 millions d’euros, ouille.

La punition prend sa source le 16 décembre 2005. Ce jour-là, Canal + se retrouve en position de roi du pétrole de la télé payante : après neuf ans de bataille au couteau contre le bouquet satellite détenu par TF1 et M6, la chaîne cryptée gobe son concurrent tout cru et le fusionne avec sa propre plate-forme CanalSat. Souci, le groupe Canal + se retrouve en position de monopole et, pour montrer patte blanche, souscrit en 2006 à 59 « engagements » auprès du ministère des Finances. Proposer les chaînes éditées par TPS (TPS Star, Piwi, etc.) à tous les distributeurs ? Promis ! Ne pas déshabiller ces chaînes au profit de Canal + ? Juré ! Assurer à tous des conditions identiques et transparentes pour être diffusé sur CanalSat ? Parole !

Sauf que, cinq ans après et au terme d’un examen pointilleux de l’application de ces 59 engagements, l’Autorité de la concurrence a mis en lumière dix promesses non tenues. Elle accuse notamment le groupe d’avoir « dégradé » TPS Star en « appauvrissant » ses programmes. Ainsi, de 9 h 45 de sport par semaine en 2005, TPS Star est passée, sous le contrôle de Canal +, à 3 h 35 en 2009. Surtout, les contenus ont été peu à peu siphonnés : la Premier League anglaise, l’une des exclus de TPS Star, n’a pas mis longtemps à filer sur la chaîne cryptée. De même, la diffusion de la prestigieuse série américaine Mad Men a démarré en mars 2008 sur TPS Star jusqu’à ce que Canal + la récupère en novembre suivant. Idem pour le cinéma : en 2005, TPS Star diffusait douze films ayant dépassé le million d’entrées en salles contre deux seulement en 2009. En clair, le groupe Canal + a déshabillé TPS Star pour habiller sa propre chaîne Premium. Et il en va de même pour les autres chaînes de cinéma héritées de TPS.

L’Autorité de la concurrence dénonce aussi ses pratiques à l’endroit des chaînes indépendantes. Le groupe Canal + s’était engagé à les distribuer sur CanalSat « dans des conditions transparentes, objectives et non discriminatoires » afin de ne pas privilégier ses propres chaînes. Encore raté, pointe l’Autorité qui accuse sans ménagement Canal + d’avoir « maintenu plusieurs éditeurs de chaînes indépendantes en situation de dépendance, en entretenant avec eux des relations opaques. » Ce que confirme Olivier Laouchez, le patron des chaînes Trace, consacrées à la culture urbaine : « On ne sait pas sur quelle base CanalSat nous rémunère, les critères sont irrationnels alors que le seul critère objectif, c’est l’audience : or CanalSat nous rémunère moins que MTV alors que nous faisons plus d’audience. Avec CanalSat, c’est "take it or leave it". » A prendre ou à laisser. Et comme Olivier Laouchez réalise plus de 50% de son chiffre d’affaires en France grâce à CanalSat, il prend…

Enfin, parmi son tombereau de griefs, l’Autorité de la concurrence reproche au groupe Canal + d’avoir sciemment joué la montre dans la mise à disposition des chaînes héritées de TPS. Le 21 mars 2007, le groupe lance « le Nouveau CanalSat », une offre incluant TPS Star Cinéstar, Cinéculte, Cinétoile, Sport +, Piwi et Télétoon. Mais les autres distributeurs n’y ont pas encore accès. Conclusion de l’Autorité : « Ce retard de calendrier a permis de favoriser la migration des abonnés de TPS vers CanalSat. »

A Canal +, où on riait abondamment il y a deux semaines lors de l’annonce du rachat de Direct 8 et Direct Star, et du début de l’aventure de la télé gratuite, on l’a légèrement saumâtre. Dans un communiqué, le groupe dénonce « le caractère très inhabituel et la disproportion » de la décision de l’Autorité de la concurrence et pourrait d’ailleurs l’attaquer devant le Conseil d’Etat. Canal + a désormais un mois pour représenter son dossier de fusion et six mois ensuite pour le négocier. En cas d’échec, prévient l’Autorité, il faudra revenir à la situation antérieure à la fusion : c’est-à-dire relancer le bouquet TPS indépendamment de CanalSat ! « Naturellement pas envisageable », prévient déjà Canal +. Tout ce beau monde va plutôt se mettre autour d’une table pour discuter le bout de gras, en l’espèce redéfinir les règles afin que Canal + n’apparaisse pas trop comme le mastodonte de la télé payante qu’il est dans les faits.

Paru dans Libération le jeudi 22 septembre 2011.


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