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vendredi 3 juin 2011 12:20

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Cancer : la menace cellulaire

par Corinne Bensimon, Jean-Christophe Féraud, Yann Philippin

tag : santé

Illustration Jochen Gerner

L’usage des téléphones mobiles présente-t-il un danger pour la santé ? Il aura fallu onze ans d’études pour que le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) réponde enfin : c’est « possible ». La conclusion est tombée, mardi soir, au terme de huit jours de réunion au siège du Circ, à Lyon, des experts de 14 pays chargés d’évaluer les données scientifiques sur les risques de cancers induits par l’exposition aux ondes des portables.

Le communiqué, diffusé en anglais, annonce que ces fréquences figurent désormais au rang des éléments « possibly carcinogenic », traduire « dont le caractère cancérogène est possible ». Ils figurent dès lors en classe 2B sur l’échelle OMS des risques cancérogènes, qui comporte cinq niveaux. « Possible », c’est juste en dessous de « probablement cancérogène » (classe 2A), et bien au-dessus de « probablement pas cancérogène » (classe 4), qualification qui était jusqu’alors attachée par l’OMS aux fréquences des portables. « Les preuves, qui continuent à s’accumuler, sont assez fortes pour justifier » cette réévaluation, a estimé Jonathan Samet, président du groupe de travail réuni à Lyon pour établir une « monographie » de référence sur les risques cancérogènes de ces ondes. Les « preuves » scientifiques font émerger des craintes d’une augmentation significative de certains cancers rares du système nerveux, en premier lieu des gliomes (tumeur cérébrale) et des neurinomes acoustiques.

Alors que plus de 5 milliards de cartes SIM sont en circulation, l’annonce de l’OMS marque un tournant dans le discours sur les risques sanitaires des mobiles. Le lobby des professionnels américains du téléphone portable (CTIA) s’est empressé de clamer que « les pickles et le café » sont aussi dans la classe 2B.

C’est ignorer que la consommation des premiers est corrélée, en Asie, à des cancers de l’oropharynx, et celle de l’acide caféique à des cancers de la vessie. Les ondes des mobiles figurent désormais aux côtés du chlordecone (pesticide interdit), du plomb ou du bisphénol A.

 

La plus vaste étude jamais menée

 

La réunion d’experts qui s’est achevée mardi soir à Lyon par la qualification des ondes des mobiles en « possiblement cancérogène » était « une étape majeure, prévue de longue date, du programme d’évaluation des risques de cancers liés aux mobiles lancé par l’OMS », relève la chercheuse de l’Organisation mondiale de la santé Elisabeth Cardis. C’est cette épidémiologiste française qui a assuré la coordination internationale de l’étude Interphone, principale source d’informations scientifiques examinée par les experts.

Initiée en 2000 par l’OMS, c’est la plus vaste enquête épidémiologique jamais réalisée sur le thème « portables et cancers » : un budget de 10 millions d’euros, des laboratoires de recherches de 13 pays impliqués, 14 000 volontaires recrutés — dont une moitié de malades atteints de cancers suspectés d’avoir un lien possible avec l’usage des téléphones (gliomes, méningiomes, neurinomes du nerf acoustique, tumeurs des glandes salivaires) et une autre moitié étant des personnes saines.

Cette étude de type « cas-témoin » a été conçue de façon à permettre la mise en lumière d’éventuels surrisques de cancers selon les usages des mobiles. Toutefois, les conclusions des divers travaux menés par les multiples groupes de chercheurs, égrenées au fil des ans, ont amené plus de confusion que de lumière, produisant des résultats contradictoires et des débats entachés d’accusations de conflit d’intérêts entre scientifiques et industriels de la téléphonie. Faute de consensus, le bilan d’Interphone n’a cessé d’être retardé. Celui enfin publié, en mai 2010, dans l’International Journal of Epidemiology concluait qu’il n’y avait globalement pas d’augmentation perceptible des gliomes et des méningiomes.

Pourquoi le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) a-t-il alors revu à la hausse son appréciation des risques ? « Nous avons revu en détail toute la littérature scientifique sur le sujet, dit Elisabeth Cardis. Notamment l’étude menée en Suède entre 1997 et 2004. Cette enquête épidémiologique, la plus vaste après celle d’Interphone, a fait apparaître une augmentation de 40% du risque de gliomes chez les usagers considérés à cette époque comme "assidus" en affichant vingt-sept minutes de consommation par jour pendant dix ans. Et puis, nous avons pris en compte quatre études très récentes menées dans le cadre d’Interphone — dont l’une sur les neurinomes — qui seront publiées la semaine prochaine. » Leur contenu reste sous embargo.

La requalification du risque des téléphones portables marque un nouveau début pour les recherches sur leur impact. « Les experts ont émis une appréciation qualitative du risque. Vu la difficulté à mettre en évidence un impact, il paraît probable, estime la chercheuse, que le mobile n’est pas une cause majeure de cancer. »

 

 

Un risque sanitaire difficile à évaluer

 

Neurinome de l’acoutisque, gliome, méningiome, tumeurs de la glande parotide : tels sont les cancers scrutés par les études recherchant un impact sanitaire des mobiles. La logique impose ce choix : si les fréquences ont un effet sur les tissus, les premiers lésés devraient être ceux les plus directement exposés.

Dans cet ensemble de cancers plus ou moins graves, le gliome est la pathologie la plus fréquemment fatale. Heureusement, ils sont rares. Cela complique singulièrement leur corrélation avec l’exposition aux mobiles : les échantillons de population étudiés doivent être très larges. Autre difficulté, l’évolution fulgurante des usages des portables au cours des dernières années. Le temps passé au téléphone a augmenté, et les jeunes usagers sont bien plus nombreux qu’il y a dix ans.

L’avis des experts de l’OMS vient enfin justifier une relance des recherches. Une vaste étude épidémiologique sur les enfants est en cours, Mobi-Kids. Et les Etats-Unis ont lancé un grand programme expérimental sur les animaux. Mais les résultats risquent de tomber quand le pire sera passé, les usagers adoptant oreillettes, SMS et communication internet. La tendance est déja là.

 

Toujours un soupçon de conflits d’intérêts

 

Les associations en sont persuadées : l’exclusion à la dernière minute, pour cause de conflit d’intérêts avec l’industrie des télécoms, du scientifique suédois Anders Ahlbom, a contribué au fait que le Circ (l’agence de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé) a finalement classé les ondes mobiles comme « possiblement cancérogènes ». Si les entreprises du secteur se défendent de peser sur la recherche, leur fédération a bel et bien décidé, dès 1994, d’organiser un puissant lobbying contre les « rumeurs dommageables sur le plan commercial ».

Plusieurs chercheurs dont les résultats pointent le danger des ondes se sont plaints de pressions. En 1998, Pierre Aubineau (CNRS) voit ses résultats non publiés pour cause de désaccord avec un chercheur membre du comité scientifique d’un opérateur. Le neurologue Alain Privat est persuadé que l’État lui a coupé ses crédits parce que ses « résultats […] n’étaient pas vraiment ceux que l’on attendait » (cité dans le documentaire Mauvaises ondes, de Sophie Le Gall). Le biologiste Gérard Ledoigt a, lui, été éjecté de son labo en 2007 sur la base de propos qu’il n’avait pas tenus…

L’indépendance des experts pose aussi problème. En 2006, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales avait étrillé, pour cause de conflit d’intérêts, les rapports publiés en 2003 et 2005 par l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset) concluant à l’innocuité du portable. Suite à ce scandale, l’Afsset a promis de faire le ménage. Avant de conclure qu’il y avait finalement un doute sur « l’inexistence d’un risque », en 2009. Comme l’a montré une étude suisse qui a analysé 59 publications scientifiques sur le danger des portables, l’origine des fonds joue un rôle clé dans les résultats : sans surprise, les études aux financements publics diagnostiquent davantage de risques pour la santé que celles financées par les opérateurs télécoms.

 

 

Un principe de précaution déjà en vigueur ?

 

Sans surprise, les opérateurs minimisent la nouvelle. Selon eux, les préconisations actuelles pour éviter l’exposition directe du cerveau aux ondes mobiles vont déjà dans le sens de la décision de classement de l’OMS. Jean-Marie Danjou, directeur général délégué de la Fédération française des télécoms (FFT), estime que cette classification, qui « était dans le programme de l’OMS depuis longtemps, […] est en ligne avec les conclusions de l’étude Interphone ». Il en veut pour preuve les déclarations hier de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), qui souligne que la France applique déjà le principe de précaution…

Ainsi, les téléphones portables sont systématiquement vendus avec oreillette, et l’usage du kit mains libres est recommandé. Et l’affichage du débit d’absorption spécifique (DAS) est devenu obligatoire en magasins, depuis le 15 avril, sur tous les mobiles exposés. Cette valeur, exprimée en watt/kg, indique le rayonnement électromagnétique d’un appareil. En Europe, le DAS doit être inférieur à 2 W/kg, alors qu’aux Etats-Unis, le seuil maximum est de 1,6 W/kg… Mais le rayonnement varie fortement en fonction des modèles. Le Samsung Galaxy S affiche le DAS le plus faible (0,23 W/kg), 2 fois moins qu’un iPhone 4 (0,59) et 7 fois moins qu’un Sony X10 (1,61) !

En tout état de cause, l’usage intensif des mobiles par les jeunes inquiète. Ils sont interdits en maternelle et en primaire et la publicité en direction des enfants est proscrite. Mais ces mesures semblent anodines quand on sait les efforts des opérateurs pour draguer les ados. L’association Agir pour l’environnement demande « l’interdiction, non pas de l’usage, mais de la détention du mobile aux moins de 14 ans ». La FFT rappelle qu’en France, 7% seulement des enfants de 6 à 10 ans détiennent un mobile, un des scores les plus bas d’Europe.

 

Paru dans Libération du 2 juin 2011

 

Sur le même sujet :

- « Mauvaises Ondes » : les opérateurs dénoncent « une entreprise de désinformation »
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