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jeudi 14 février 2008 10:39

  • télévision

Candidat de télé-réalité, c’est un métier

La filiale de TF1 productrice de « l’Ile de la tentation » a été condamnée en appel pour ne pas avoir salarié des participants. Une révolution.

par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos

tags : télé-réalité , justice , polémique

Le plateau de séparation des couples dans L’Île de la Tentation. Photo TF1

Et qui c’est le cocu ? C’est TF1 ! L’Ile de la tentation, tout le monde connaît. Cet « aimable marivaudage », selon les mots d’Etienne Mougeotte ex-directeur des programmes de TF1, enchante les étés de la Une depuis 2002. Le principe de cette télé-réalité adultérine ? Séparer trois couples et les soumettre douze jours durant à la tentation, soit d’accorts jeunes gens et jeunes filles tout en muscles, bronzage, seins et fessiers complaisamment exhibés. L’affaire fait exploser l’audimètre estival de TF1 et la chaîne a déjà prévu une septième saison pour juillet-août. Sauf que la justice vient de mettre un sacré coup de canif dans les contrats de l’Ile de la tentation.

Mardi, Glem, la filiale de TF1 qui produit l’émission, a été condamnée en appel à requalifier les contrats de trois participants de l’édition 2003, Anthony, Marie et Arno, en contrats à durée indéterminée (CDI). Mais ce n’est pas tout : Glem a aussi été condamnée à payer 8 176 euros au titre des heures supplémentaires, 817 euros pour les congés payés, 500 euros de dommages et intérêts pour licenciement irrégulier, 1 500 euros pour rupture abusive de contrat et 16 000 euros d’indemnités pour travail dissimulé. Soit 27 000 euros par candidat. Il faut s’y faire : la télé-réalité est un travail comme un autre qui répond à la législation sociale et les candidats sont des salariés. Et si tous les cobayes de la télé-réalité depuis son apparition en 2001 en France avec Loft Story sur M6 (on frise le millier de personnes) réclament leur dû, ça pourrait faire très très mal car la décision fait jurisprudence. Dure pour la télé, la réalité…

L’affaire a été portée de bout en bout par un jeune avocat de 30 ans, Jérémie Assous, aujourd’hui accompagné de Me Hayat Djabeur, et Me Thierry Lévy. En 2003, il découvre les documents que Glem veut faire signer à Anthony pour sa participation à l’Ile de la tentation. Et tombe des nues : le contrat est totalement baroque. Il s’agit d’un « règlement participant » qui prévoit que le candidat doit toucher 1 525 euros. Généralement, dans les émissions de télé-réalité, les candidats perçoivent un défraiement puisque les tournages les obligent à interrompre leur travail salarié. Mais là, sur le contrat d’Anthony, curieusement les 1 525 euros sont considérés comme un à-valoir sur des produits dérivés de l’Ile de la tentation qui n’existeront jamais. Anthony participe à l’émission mais son avocat se gratte la tête : « Juridiquement ce n’était pas un salaire, mais une manifestation des manœuvres visant à détourner le contrat de sa véritable nature, raconte-t-il , il fallait donc donner l’exacte qualification de ce contrat. » Pour l’avocat, c’est clair : il s’agit d’un contrat de travail. « Personne n’avait pris la question de la télé-réalité du point de vue du travail avant, explique Assous, l’idée c’était de dire que les candidats ont participé à la fabrication de l’Ile de la tentation au même titre que les cameramen, les monteurs etc. »

Zou ! Direction les prud’hommes en 2003. « Tout le monde m’a dit que j’étais fou ! » rigole Jérémie Assous. L’affaire est en apparence brindezingue : requalifier le contrat de participants à un lupanar télévisé en contrat de travail… Assous se base sur les trois éléments constitutifs du travail : une prestation de travail, une rémunération et un lien de subordination. Rémunération ? Les candidats ont touché 1 525 euros. La prestation de travail ? Les participants à l’Ile de la tentation devaient se tenir à disposition du producteur 24 heures sur 24, avec interdiction de sortir du site de tournage. Ils ne pouvaient non plus interrompre leur participation, et ne pouvaient communiquer avec l’extérieur, ni faire autre chose que se lutiner : les livres, et même les stylos, étaient interdits. Pire, les malheureux n’avaient même pas le droit de ne rien faire puisqu’ils avaient obligation de participer aux activités, répondre aux interviews, etc. Pour le lien de subordination, l’avocat montrera que toutes les jolies activités de l’Ile étaient organisées par le producteur qui avait pouvoir de sanction sur le candidat en interrompant sa participation. Les conclusions d’Assous dont nous avons eu copie sont jubilatoires : on y apprend que la notion de travail n’est pas incompatible avec le plaisir (ah ?) ou que « le fait de ne rien faire n’est pas nécessairement antinomique avec le travail » (tiens…)

Après plusieurs renvois, bingo : fin 2005, les contrats des participants sont requalifiés en contrats de travail. Mais Glem fait appel. Mal lui en prend puisqu’au passage Jérémie Assous réclame des CDI, le paiement des heures sup, mais aussi des indemnités pour licenciement, rupture de contrat et surtout travail dissimulé. Un travail dissimulé sous les yeux de millions de téléspectateurs ? « C’est comme La Lettre volée de Poe, sourit Assous, c’était tellement énorme que personne ne le voyait. »

Aujourd’hui, même si Glem pourrait se pourvoir en cassation, c’est toute la télé-réalité qui est remise en cause, explique Assous : « S’ils persistent à ne pas faire de contrats de travail, ils sont hors-la-loi, et s’il en font ça va être très compliqué : ça signifie des congés, des pauses, une durée légale du travail, imaginez le candidat qui dit : "ton feu de camp, on le fera demain, là j’ai fait mes neuf heures" ? » Et déjà une trentaine de candidats s’est ruée au cabinet d’Assous. Ils viennent de Popstars, de Koh Lanta, de Star Academy et ils entendent bien faire reconnaître leur statut de salariés ; ils ont marné pour la télé-réalité, ça va se payer.


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