jeudi 15 avril 2010 10:36
Carolis, dernier coup et puis rideau
par Isabelle Roberts, Raphaël Garrigos
tags : France Télévisions , MIP Cannes
Photo Reuters
De nos envoyés spéciaux à Cannes
C’est à une figure plutôt inédite que s’est livré hier l’ancien danseur Patrick de Carolis sur les parquets généralement bien cirés de France Télévisions : le grand coup de tatane dans la gueule de l’actionnaire. Et circulaire, le coup de tatane, knock-outant en plus l’acheteur de la régie en piste, Stéphane Courbit, Nicolas Sarkozy et le futur président de France Télévisions. Bravo l’artiste. Avant le conseil d’administration d’hier matin où il allait demander la suspension de la privatisation de la régie publicitaire, Patrick de Carolis savait depuis un moment déjà qu’il ne ferait pas de vieux os à France Télévisions. Au sortir de la réunion, c’était confirmé. « Depuis 12 h 30, rigole un proche, c’est sûr qu’on ne sera pas là à la rentrée. » Patrick de Carolis s’est en effet payé le luxe de faire adopter une résolution suspendant la privatisation de la régie et ce par dix voix contre cinq, les cinq des représentants de l’Etat actionnaire au sein de cette grande entreprise indépendante qu’est France Télévisions. « Cette décision, déclare le groupe public, tient compte de l’incertitude substantielle entourant le maintien ou non de la publicité avant 20 heures. » « Substantielle », comme les mots sont choisis… La privatisation de la régie est née de la décision, annoncée tout à trac le 8 janvier 2008 par le président de la République, de supprimer la pub sur France Télévisions. Même si la régie a d’autres activités que la vente d’espaces (elle s’occupe de la pub de chaînes thématiques ainsi que du parrainage d’émissions), à quoi bon la conserver si elle perd son boulot principal ? Sauf que la réclame est supprimée en deux temps : après 20 heures en janvier 2009 et, selon la loi, avant 20 heures, à la fin 2011. Mais en août dernier, la privatisation (à 70%) de la régie est décidée et, au fil des mois, l’écrémage des candidats s’engage. L’ancien patron d’Endemol, Stéphane Courbit, qui a monté sa propre boîte et investi dans divers secteurs (paris en ligne, énergie, etc) est sur les rangs dès le début, allié à Publicis. Mais ce n’est qu’au bout de six mois — une fois leur candidature retenue car officiellement « mieux disante » sur tous les plans et officieusement parce qu’imposée d’en haut — qu’on s’aperçoit à France Télévisions que Courbit et Publicis posent problème. « Un problème déontologique », abondera même le ministre de la Culture et de la Communication, Frédéric Mitterand. Le problème ? En reprenant la régie, le producteur Courbit et l’acheteur d’espaces publicitaires Publicis se retrouvent des deux côtés du manche. Et puis il y a l’épine Alain Minc infectant sérieusement le talon de Courbit : le couteau suisse de la pensée, qui dit avoir inspiré à Sarkozy la suppression de la pub, est aussi actionnaire de la Financière Lov, détenu par Stéphane Courbit. Lequel Courbit est aussi un proche de Nicolas Sarkozy… Bref, le dossier Courbit ne sent pas bon. Il fallait voir, lundi au MIP TV à Cannes, Mitterrand en pleine visite du salon faisant mine de rebrousser chemin sur le seuil même du stand de Banijay, la société de Stéphane Courbit… Surtout, au fil des mois et de toutes parts, l’idée d’un maintien de la pub avant 20 heures enfle. Au point que, la semaine dernière, le chef du groupe UMP à l’Assemblée nationale, Jean-François Copé, la revendique publiquement. La faute à pas d’argent dans les caisses de l’Etat pour compenser les 200 millions d’euros qui s’envoleraient avec la pub en journée. Patrick de Carolis a écrit à François Fillon il y a plusieurs semaines pour lui demander si, oui ou zut, la pub serait supprimée, mais le Premier ministre, c’est ballot, n’a pas trouvé le temps de lui répondre. Et puis, ces derniers jours, tout s’est précipité : Sarkozy, furax de l’initiative de Copé sur la pub qui fait du mal à son Courbit, a décidé de nommer son Alexandre Bompard, patron d’Europe 1, un de ses proches, ami de Courbit et membre de l’écurie Minc. Bien que le barouf autour de cette nomination l’ait retardée, le message est clair : vous ne voulez pas Courbit ? Vous aurez Bompard. Et Carolis, out. C’est donc avec plus grand-chose à perdre que Carolis s’est retrouvé lundi soir, à la veille du conseil d’administration, avec sa résolution de suspension sous le bras, attendant l’avis de son actionnaire. À 22 h 45, il a une réponse : les administrateurs représentant l’Etat ne voteront pas sa résolution. Le lendemain matin, volte-face. « Ils ont compris qu’ils étaient battus, ils ont opéré un repli tactique pendant la nuit », analyse-t-on à la présidence de France Télévisions. Car voilà que l’actionnaire propose sa propre résolution : on se donne jusqu’au 30 septembre pour voir s’il faut supprimer la pub et un mois plus tard, on reprend langue avec Courbit. Sauver Courbit quoi qu’il arrive… Un schéma que Carolis refuse tout net. Inacceptable de se voir imposer une date avant même que le Parlement examine la proposition de loi du député UMP Christian Kert — et administrateur de France Télévisions — de conserver la pub en journée. En attendant de trouver face à lui un interlocuteur plus conciliant — Alexandre Bompard certainement, Stéphane Courbit s’est dit hier « très surpris et choqué » que Carolis ne daigne pas l’avertir de la suspension de la privatisation. Il faut dire que Patrick de Carolis était tout occupé à savourer sa victoire, c’était la dernière. Paru dans Libération du 14 avril 2010
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