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mardi 29 janvier 2013 17:30

  • télévision

« Ce que j’ai découvert m’a choqué »

par Coralie Schaub

tags : documentaire , Interview , écologie

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Gaz de schiste, forage au ventre

Sur Arte, une enquête menée entre la Pennsylvanie et la Pologne filme, sans discours militant, les ravages des exploitations pétrogazières et la lutte des villageois.

 

Né à Londres de parents polonais, Lech Kowalski parle anglais avec l’accent américain et vit en France. Cinéaste peu habitué au prime-time (c’est son premier ce soir), il aime observer les gens en marge, les SDF, les junkies new-yorkais, les punks à la dérive. Il a notamment signé, en 1980, D.O.A., un « rockumentaire » devenu culte, consacré à l’unique tournée américaine des Sex Pistols. Depuis quelques années, il promène sa caméra en Pologne.

 

Votre film raconte comment des villageois polonais sont parvenus à faire plier le géant pétrolier Chevron. Est-ce un cas unique ?

A ma connaissance, oui. Il y a bien un autre endroit où les gens se battent contre les forages de gaz de schiste, au nord de la Pologne, mais pour l’instant, ils ont échoué. Les responsables de Chevron n’ont jamais voulu nous parler, ni aux agriculteurs ni à moi. Les raisons pour lesquelles ils ont renoncé à forer sur la commune de Rogów restent donc un mystère. Sur le hameau adjacent, Zurawlow, c’est sans doute parce qu’ils avaient procédé de manière illégale et craignaient la mauvaise publicité. Cela dit, la compagnie fore en ce moment un puits à 12 kilomètres de là. La partie n’est donc pas terminée du tout.

Ceux qui s’opposent aux gaz de schiste subissent-ils des pressions en Pologne ?

Oui. Les rares mouvements antigaz de schiste sont infiltrés, espionnés par les autorités, qui l’ont d’ailleurs admis. Et ils sont accusés d’être antipolonais, à la solde du gazier russe Gazprom. Voire « communistes » ou « terroristes ».

Êtes-vous un militant écologiste ?

Non, juste un réalisateur qui croit à la vérité, s’en tient aux faits et raconte des histoires avec une certaine esthétique. Je ne suis pas un activiste, j’ai peur de ce mot, qui décrédibiliserait mon travail. D’ailleurs, je suis tombé sur ce sujet par hasard, alors que je tournais un film sur les petits paysans. Nous avons découvert les gaz de schiste ensemble, eux et moi. Là, c’est vrai, j’ai un peu quitté mon rôle de simple réalisateur quand j’ai vu qu’ils avaient besoin d’aide. Le fait que je sois là, que je les filme, leur apportait un soutien psychologique et favorisait leur combat. Mais j’ai toujours tenu à rester très prudent et ne pas être confondu avec eux. Même si, désormais, je suis convaincu qu’exploiter les gaz de schiste est une mauvaise chose.

 

 

Pourquoi ?

J’ai compris que les compagnies gazières, toujours très secrètes, cachent des tas de choses, pour un tas de raisons (impacts environnementaux, sommes en jeu…). Et ce que j’ai découvert aux Etats-Unis m’a choqué, m’a ouvert les yeux. Les compagnies se comportent en colons. Elles sont prêtes à sacrifier des régions entières pour enrichir leurs actionnaires. L’Etat de Pennsylvanie est couvert de milliers de puits. Cela vous agresse physiquement, ne serait-ce que par le trafic incessant des camions, les constructions de pipelines partout, la pollution de l’eau… Cet endroit va devenir un no man’s land. Et les multinationales considèrent les autres pays de la même façon. Les zones sacrifiées vont se multiplier dans le monde.

Connaissez-vous Josh Fox, le réalisateur du documentaire Gasland, qui a été l’un des premiers à montrer les ravages des gaz de schiste aux États-Unis ?

Je l’ai filmé, je lui ai parlé. Le style de nos films est différent, mais nous parvenons exactement à la même conclusion. Il faudrait être insensible, dépourvu de sentiments, pour qu’il en soit autrement. Nous assistons à une nouvelle forme de guerre civile, menée par les multinationales contre les citoyens. Celles-ci ont davantage de pouvoir que les gouvernements, qui se plient à leur lobbying en adaptant les lois. Ce qui est intéressant, c’est de voir à quel point la résistance des citoyens, sur le terrain, transcende les frontières idéologiques et politiques.

C’est-à-dire ?

Les petits fermiers que j’ai rencontrés en Pologne sont pour la plupart éduqués. Mais beaucoup sont socialement conservateurs. Ils vont à l’église, n’aiment pas les homosexuels… Lutter contre les gaz de schiste change leur état d’esprit, ils deviennent plus tolérants. En Pennsylvanie, j’ai filmé un homme qui a pris le risque de perdre son job en refusant de transporter de l’eau polluée dans son camion prévu pour l’eau propre. Cet homme qualifie Barack Obama de « nègre » et aime les armes à feu. Mais là-bas, je crains qu’il ne soit trop tard pour se battre. Le mal est fait.

 

Paru dans Libération du 29 janvier 2013


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