Ces pirates de Disney
La trilogie « Pirates de Caraïbes », inspirée d’une attraction des parcs à thème, est un rouage d’une nouvelle stratégie commerciale tentaculaire.
par Bayon, Bruno Icher, Didier Péron, Gilles Renault, Olivier Séguret
tags : blockbuster , Disney
Captain Barbossa (Geoffrey Rush), Elizabeth Swan (Keira Knightley) et Captain Jack Sparrow (Johnny Depp), de gauche à droite - DR
Cela doit ressembler à ça, la « magie Disney ». Une sorte de faculté à retomber invariablement sur ses pattes. Aujourd’hui, en plein Festival de Cannes, la firme de Mickey inonde le globe avec le troisième volet de sa saga Pirates des Caraïbes, sans même sembler s’apercevoir qu’il se passe quelque chose lié au cinéma dans le sud de la France. Arrogance ? Mépris ? Même pas, juste une démonstration de force d’une compagnie capable de s’assurer des recettes colossales avec trois films dont la trame, le scénario et le contexte historique sont issus... d’une attraction des parcs Disney. Il s’agit là de la concrétisation la plus spectaculaire d’une stratégie de grande envergure consistant à fabriquer des licences, de la propriété intellectuelle exclusive, pour la décliner sur tous les modes et multiplier les sources de revenus. C’est que la maison possède des antennes dans toute l’industrie du divertissement : studios de cinéma, structures financières de production, studios de développement de jeux vidéo, maisons d’édition de DVD et de livres, chaînes de télévision, département de création de jouets, sans oublier le rouleau compresseur : les parcs d’attraction. Avant, Disney faisait des dessins animés qu’il déclinait en produits dérivés. Depuis Pirates des Caraïbes, la firme fait fonctionner sa machine à rebours. Petit retour historique. En 1967, tonton Walt inaugure Disneyland, le premier parc à thème de l’histoire, à Anaheim, au sud de Los Angeles. L’un des clous de cette fête foraine nouvelle génération est une rivière souterraine sur laquelle le visiteur est invité à une balade pleine de bruits et de fureur. Depuis sa chaloupe, chacun découvre des dizaines d’automates mimant les scènes épiques de l’assaut donné par des pirates du XVIIIe siècle à une place forte d’une île des Caraïbes. Ville en flammes, combats au sabre, canons crachant le feu, tout est conçu pour un registre « spectacle pour toute la famille », même le gag douteux de femmes poursuivies par des pirates lubriques. Le succès est tel que l’attraction devient une figure imposée de chaque nouveau parc : à Orlando (Floride) en 1973, à Tokyo en 1986, jusqu’à Disneyland Paris en 1992, qui possède son « Pirates des Caraïbes » construit sur mesure. En clair, les trois volets des aventures de Johnny Depp-Jack Sparrow dans les mers du Sud n’auraient sans doute jamais existé si, depuis près de quarante ans, des centaines de milliers de touristes enthousiastes n’avaient navigué sur les rivières artificielles des parcs. En décidant de développer cette licence, la firme Disney a enclenché les grandes manoeuvres sans négliger le moindre détail, s’attachant les services du réalisateur Gore Verbinski (« Le Cercle »), de Johnny Depp qui a fait la moitié du succès des deux premiers volets, ou s’associant avec le producteur le plus costaud de Hollywood, Jerry Bruckheimer, avec, à la clé, des budgets de 140 à 220 millions de dollars par film. Ensuite, place aux produits dérivés. Le culte du détail est tel que les parcs envisagent de modifier les attractions pour y ajouter des éléments de scènes fameuses du film. Tout comme les films y vont de leur clin d’oeil aux saynètes des attractions. Et ce n’est qu’un début. Parce que rien n’empêche d’envisager un Pirates 4, 6 ou 12. Mais surtout parce que la politique Disney, échaudée par les bides de ses longs métrages d’animation (l’Ile au trésor...), jadis fer de lance de la maison, a évolué vers un modèle plus ouvert. Illustration avec le succès d’un jeu vidéo lancé par Disney Interactive Studios (ex-Buena Vista) en mars dernier : Spectrobes. Le trait y est à l’évidence japonisant et le principe du jeu s’inspire de quelques solides succès asiatiques, notamment l’indétrônable Pokemon. Graham Hopper, directeur général de Disney Interactive Studios, est l’un des hommes du renouveau. « L’objectif est effectivement de créer de nouvelles licences tout en continuant à fabriquer des jeux inspirés des univers de référence de Disney. Cela donne d’un côté Spectrobes, une toute nouvelle licence, et, de l’autre le jeu Pirates des Caraïbes, inspiré des trois films. C’est sur cet équilibre que se situent les enjeux artistiques et financiers de notre métier. Nous avons appliqué cette méthode à tous les secteurs : télévision, cinéma, parcs, etc. Il n’y a pas de raison que cela ne fonctionne pas avec le jeu vidéo. » En clair, l’avenir des nouvelles licences de jeux de Disney, comme Spectrobes, est tout tracé : dessins animés pour la télé, objets dérivés et, si tout va bien, un long métrage en salles et sa déclinaison en DVD. Sans oublier, pour boucler la boucle... une attraction dans tous les parcs. Johnny Depp, ce héros Johnny Depp raconte qu’il a accepté de faire le premier Pirates des Caraïbes pour faire plaisir à sa fille. Pendant le tournage, chacun était convaincu qu’un tel film allait être un flop, or il a rapporté 653 millions de dollars ! Depp, depuis Cry Baby (1990), a mené sa barque sans tracer de plan de carrière, tournant dans les projets de gens dont il se sent proche (Tim Burton, Jim Jarmush, Terry Gilliam...) et déclinant des blockbusters. Attitude suicidaire pour n’importe qui mais payante pour lui. Il aurait touché 20 millions de dollars pour les deux suites du Pirate. Entre temps, Charlie et la chocolaterie fut le plus gros succès mondial de Burton, supérieur à Batman ! C’est dire à quel point le rebelle Depp, 44 ans, ami d’Iggy Pop, prisant la contre-culture rock, Bukowski et le look cheyenne, abonné aux rôles d’outsiders et aux colonnes des tabloïds, est devenu une des stars les plus rentables d’Hollywood. Quant à son fils, il s’appelle Jack, comme le pirate... Impressions critiques La meilleure scène de Pirates des Caraïbes 3 (Jusqu’au bout du monde) filme une bataille navale vertigineuse, disputée au canon à boulets ramés entre le Hollandais volant et la Black Pearl (galion vedette) sur les parois liquides d’un cataclysmique maelström. Assez fulminant, le spectacle offre de surcroît le moment d’intensité dramatique de l’épisode avec cette réplique galvanisante : « La mort est un jour qui vaut d’être vécu ! » Hurlant ainsi dans l’ouragan, Geoffrey Rush (Captain Barbossa) frôle le Captain Achab surhumain de Melville grondant face à la lame : « Je giflerais le soleil lui-même, s’il m’injuriait. » Le reste du temps imparti (2 h 48, quand même...) ne se tient pas strictement à cette hauteur de vue cinématographique. On sait que les saisons 2 et 3 ont été tournées en même temps, précision édifiante de pragmatisme : coûts « amortis », ego et timing ratiboisés. Mais ces bouchées doubles ont un prix : l’absence de narration linéaire, au profit d’une accumulation de visions. Certaines assez choc (outre le vortex océanique, le retournement spatio-temporel de la galère de Jack Sparrow lui-même démultiplié, façon trip hallucinogène ; la citadelle pirate caribéenne, suspendue comme un nid de Marsupilami vaudou géant ; le banc de sable du duel simili western-spaghetti ; la ré-animation squameuse du poulpe humain Davy Jones), d’autres moins (le Kraken flasquement mort, dont on guette en vain un tressaillement, la traversée de la banquise, la dilatation de la déesse Calypso, très Royal de Luxe totémique...). L’effet sensible sinon esthétique résultant de ce souk souquant force bavardage et tonitruements musicaux pompiers est un vague abrutissement amnésique. En joker, entre le prologue repris des Barbe Rouge de Charlier-Hubinon et le probable épisode 4 d’ici à deux ans, le Rolling Stones Keith Richards, en papa quasi génétique de Johnny Sparrow, présente bien. D’un radio-trottoir conclusif improvisé sur les Champs-Elysées, il ressort de ce très, très long métrage que personne n’y comprend goutte, que tout le monde est mort et vivant l’instant d’après, mais pas grave. L’imagerie écume assez large pour ne pas laisser trop de clichés sur les forbans de rafiot-lavoir en rade. Cannes s’en passe L’histoire du festival de Cannes et des blockbusters est celle d’une liaison tumultueuse et frustrée que gouvernent deux pulsions contradictoires. D’une part, la volonté légitime des organisateurs de faire une place à toutes les expressions du cinéma mondial. D’autre part, l’accueil presque toujours hostile de la critique, qui n’aime rien tant que se payer la poire impériale de l’Amérique du box-office. A de très rares exceptions près (Matrix Reloaded, Shrek ou l’ultime Star Wars), les blockbusters qu’Hollywood expose sur la Croisette n’y ramassent que des volées de bois vert, comme Da Vinci Code l’an passé. Les majors refusent de plus en plus souvent cet honneur dangereux. Si l’absence de grosses machines en sélection officielle soulage ceux que la polémique effraie, elle n’en pose pas moins un dilemme aux organisateurs du festival : inviter une grosse production en cérémonie d’ouverture, c’est la garantie d’une grosse fête tous frais payés par Hollywood sur la Croisette.
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