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mardi 2 mars 2010 11:23

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Césars : Tahar superstar

par Gérard Lefort

Photo Patrick Swirc

Putain, trois heures ! Il a fallu en effet attendre 23 h 45 pour qu’au terme d’une très longue divagation débutée vers 20 h 45, Jacques Audiard monte sur la scène de la 35e cérémonie des césars pour recevoir le suprême, un césar du meilleur film pour son Prophète.

Saisi d’une sorte de crise de lucidité hagarde, Audiard balbutia : « Je ne sais pas quoi dire, c’est peut-être gênant. » De fait, cet ultime césar avait été précédé de huit autres dont un inédit doublé pour l’acteur principal, le souriant Tahar Rahim, qui cumulait meilleur espoir masculin et meilleur acteur. C’est un peu lourd, jeune homme ? Mais sa félicité du moment (Tahar, superstar) faisait bonheur à voir. Donc, à l’exception du césar de la meilleure cantine, Un prophète (en son pays ?) a tout raflé, après un grand prix à Cannes en 2009 et en attendant les oscars le week-end prochain.

Sinon, le « privilège » d’être en vrai aux césars (de préférence à l’habituelle soirée télé-pizza-verveine entre amis), présente quelques avantages distrayants. Quatre heures auparavant (les protagonistes de la césar-party étant convoqués vers 19 heures pour un cocktail de préchauffage), sur une terrasse du Théâtre du Châtelet, les pythies tabagistes n’avaient déjà qu’Audiard aux lèvres. Sinon, le champ’-wisky en open bar aidant, d’autres langues s’agitaient, de vipères pour la plupart, instantanément métamorphosées en « bisou cht’adore » dès qu’il s’agit de sauter au cou de son meilleur ennemi. Assister aux césars, c’est participer à un rite tribal, à la fois fête au village et festival de la bague à poison. C’est surtout figurer dans une interminable émission de télévision, dont les petits à-côtés sont parfois plaisants et secouent de la torpeur allant croissant (ils mettent du bromure dans les projos ou quoi ?).

Donc, la noria des invités vedettes entre salle et pipi-room (où il fait si bon se repoudrer ?), ou le professionnalisme de ceux qui peuvent dormir à poings fermés sans que cela se remarque. Cette année, le césar de la meilleure allumette à retenir les paupières va sans conteste à Antoine de Caunes.

Ces joies du off culminèrent lors de l’attribution du césar de la meilleure actrice. Premier indice : on avait hélitreuillé Gérard Depardieu pour le remettre. Or on ne déplace pas un Gégé XXXL pour épingler la médaille sur la robe d’une sous-starlette de Prisu. Deuxième indice, quelques minutes avant le dénouement du terrible suspens, deux cameramen de Canal étaient déjà scotchés à l’héroïne de la Journée de la jupe, qui en profitait pour un ultime raccord maquillage. Les résultats seraient-ils un brin précuits ? Reste qu’à l’heure du micro-ondes sous les sunlights, Adjani fut comme de coutume et comme on l’aime : excessive, foutraque et sincère.

Sinon, pour qui nourrissait bien des espoirs sur la présence de Valérie Lemercier en coprésentatrice, la déconvenue fut majeure. Peut-être la faute au « co » de « coprésentateur » ? Gad Elmaleh, son partenaire, mangea en effet une partie du morceau lorsque Lemercier, lui prodiguant un conseil surréel et hilarant (« Fais attention en sortant, l’ours avec un sac Chanel a fait caca »), le comique fit non seulement la bouche à l’envers, mais lâcha, limite mauvais camarade : « Alors voilà, on écrit des textes pendant des semaines, et toi tu improvises sans prévenir ! » Le même avait déjà apostrophé les spectateurs suite à la chute d’un gag moyen pas drôle : « Là, ils ne savent plus quoi faire. » Pas faux. Mais il est vrai, à la décharge de la production de l’émission, qu’aucun panneau « Applaudissez je le veux ! » ne clignotait dans la salle. Ce qui en revanche n’était pas écrit (au point que Canal aurait rechigné à sa diffusion), c’est la vraie bande-annonce d’un faux biopic consacré à Juliette Binoche (A Life Apart) où Lemercier s’est enfin déchaînée (« She dances, she cooks, she cosmetics ! ») Le seul grand moment de folie furieuse de la soirée. À moins de reconsidérer la prestation de Jeanne Balibar (une chanson où elle imita le gron-gron d’un cochon) comme un sommet de l’aliénation volontaire.

On notera enfin que Lætitia Casta ne craint pas les courants d’air puisqu’elle est venue remettre un césar habillée en toute nue ; que Vanessa Paradis a joué le jeu de moquer son historique lapsus passé (elle avait confondu les Judith, Godrèche et Henry) ; que Fabrice Luchini a pulvérisé le record du rasoir double lame pour son interprétation d’un hommage à Eric Rohmer.

A la sortie, une terrible nouvelle arrivait par SMS : les césars ont été retransmis en direct sur la chaîne internationale TV5. Qu’est-ce qu’on va encore penser de nous à l’étranger ?

Paru dans Libération du 1e mars 2010


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